LE VENT D'ANTAN
dimanche 23 août 2026
vendredi 21 août 2026
CHAPITRE 2 : LA MAISON DE KITAY-GOROD
L'eau-de-vie brûle sur la peau écorchée par la résine, mais c’est le seul remède efficace pour dissoudre la colle de poisson sans y laisser la moitié des joues.
Dans l’étroite mansarde de l'aile des gardes où je logeais, assis devant un éclat de miroir vénitien posé sur un billot, j'ai passé la lame fine de mon rasoir sur mon menton, puis le long de mes maxillaires. Deux passages nets, sans hésitation. Le geste était automatique, hérité de mes années passées sous les ordres du colonel Gordon, quand les régiments de reîtres devaient afficher une tenue impeccable face aux officiers du tsar. À Moscou, un visage entièrement glabre passait pour une hérésie papiste ou une coquetterie de débauché étranger ; pour moi, c’était simplement le prix de la liberté de mouvement. Une fausse barbe s'attache en dix minutes ; une vraie ne se rase pas en pleine filature.
J’ai tiré mes cheveux blonds vers l'arrière, les nouant fermement sur la nuque avec un lacet de cuir gras. Exit le paysan aviné du quai aux goudrons. J’ai enfilé ma chemise de lin écru, ajusté par-dessus ma cotte de fines mailles d'acier trempé — légère comme une étoffe mais capable d’émousser une estafilade de dague —, puis passé mon caftan de drap de laine bleu sombre, fendu sur les hanches pour laisser libre passage au fourreau du sabre.
Quand j'ai poussé la porte de la cour intérieure, les premières cloches de Kitay-Gorod carillonnaient à toute volée. L'odeur familière du crottin de cheval, du bois de bouleau qu'on fend et du pain chaud montait déjà des cuisines.
Le domaine de Kouzma Nikitine était une véritable forteresse de bois et de briques roses, enclose derrière de hautes palissades de chêne armées de pointes de fer. Au centre se dressait le corps de logis principal : deux étages de madriers massifs surmontés d'un toit pointu en écailles de mélèze, reliés par de lourdes galeries couvertes.
J’ai gravi l’escalier d’honneur sans faire grincer les marches. À cette heure, les domestiques s’affairaient déjà en silence, frottant les parquets à grande eau ou portant les pichets d’eau tiède vers les appartements du maître.
Kouzma Vassilievitch Nikitine achevait sa prière devant le grand coin aux icônes de son cabinet.
Éclairé par trois veilleuses à l’huile d’olive, le Gost, large d'épaules et le buste massif, s’inclinait jusqu’au sol avec la ferveur rigide des hommes qui ont autant de péchés à racheter que de roubles en coffre. Sa longue barbe grise, peignée avec soin, retombait sur un luxueux pourpoint de brocart vert foncé bordé de renard roux. Il s'est redressé lourdement, s'est signé trois fois d'un geste ample de deux doigts réunis, puis a pivoté vers moi.
Ses petits yeux sombres, enfoncés sous des sourcils broussailleux, m'ont jaugé de la tête aux pieds.
— Tu as l'odeur de la suie et du fleuve, Timofeï Danilitch, a-t-il lâché d'une voix sourde, presque rocailleuse. Grigori m’a fait monter un mot. Les ballots sont saufs ?
— Tous les quarante, Kouzma Vassilievitch. Pas une étincelle n'a touché le hangar six.
J’ai fait trois pas et posé sur la lourde table de chêne massif le disque de cuivre noirci. Le métal a résonné d'un coup sec contre le bois ciré.
Nikitine a froncé les sourcils. Il a ramassé le jeton, approchant la pièce de la flamme d'une bougie de suif. Ses gros doigts aux bagues d’ambre ont effleuré la gravure du rapace et des deux pistolets croisés. Son visage s'est durci, les rides de son front se creusant d'un coup.
— Ce ne sont pas des coupe-jarrets ordinaires qui distribuent ce genre de gage, ai-je précisé à mi-voix. Trois hommes. Payés d'avance par un intermédiaire aux manières de la Nemetskaïa sloboda. Ils avaient assez d’huile pour transformer tout le ponton en brasier. Si le hangar brûlait cette nuit, vous manquiez l’inspection des envoyés du tsar ce midi, et le privilège des zibelines partait aux marchands de Pskov avant la fin de la semaine.
Le marchand a serré le jeton dans son poing jusqu'à blanchir ses jointures.
— Pskov n'a pas les reins assez solides pour monter une affaire pareille, a grogné le Gost. Ils ont des complices plus haut placés. Des boyards qui lorgnent sur les coffres de la chancellerie…
La porte latérale menant au terem — les appartements réservés aux femmes — s'est ouverte dans un froissement d'étoffes lourdes. Praskovia Ilinitchna, l'épouse de Nikitine, est entrée suivie d'une servante portant un plateau d'argent chargé de pain de seigle et de sel. La cinquantaine austère, le visage serré sous un voile de soie brodé dissimulant entièrement sa chevelure, elle a posé sur moi un regard froid, presque dédaigneux. Pour elle, un noble déchu sans terre, sans barbe et parlant les langues des hérétiques luthériens n'avait rien à faire sous le toit d'une maison pieuse.
— Que Dieu bénisse cette journée, Kouzma Vassilievitch, a-t-elle dit d'un ton monocorde, sans m'accorder un regard. Ton fils vient seulement de franchir la poterne.
Au même instant, des pas traînants ont résonné dans la galerie extérieure. Fiodor est apparu dans l'encadrement de la porte.
Le jeune homme avait vingt ans, les traits fins de sa mère, mais le teint cireux et les yeux rougis de ceux qui ont passé la nuit à vider des pichets de vin du Rhin et à jeter des dés d'os. Son manteau de drap rouge, taillé selon la dernière mode occidentale aperçue chez les officiers étrangers, sentait le tabac hollandais et le parfum bon marché.
— Père… a marmonné le garçon en baissant la tête devant le regard foudroyant du patriarche.
— Tu as encore traîné tes bottes chez les Allemands de la Iaouza, a tranché Nikitine, la voix glaciale. Pendant que des larrons tentent de brûler nos magasins sur le fleuve, l'héritier de mon nom s'enivre avec des soudards et des marchands de rubans.
Fiodor a jeté un regard oblique et venimeux dans ma direction, devinant sans peine qui avait vendu la mèche de la nuit agitée.
— Rien n'a brûlé, que je sache, a répliqué le fils d'une voix pâteuse et arrogante. Et les étrangers de la sloboda ont de meilleures manières que les paysans qui gardent nos portes.
Nikitine a frappé du plat de la main sur la table, faisant trembler les veilleuses.
— Assez ! Va cuver ta honte dans ta chambre. Si tu remets les pieds hors de cette enceinte avant la venue des commissaires du tsar, je te fais enfermer au monastère de Novospasski pour un mois de jeûne au pain sec.
Le jeune homme a tourné les talons sans demander son reste, disparaissant dans l'enfilade des couloirs de bois. Praskovia a esquissé un signe de croix protecteur en direction de son époux avant de se retirer à son tour, me laissant seul avec le maître des lieux.
Nikitine s'est retourné vers moi, le jeton de cuivre toujours calé au creux de sa paume.
— Trouve d'où sort cette marque, Timokha, a-t-il ordonné d'un ton sec, dépouillé de toute colère feinte. Va voir ton armurier étranger sur la Iaouza. Si quelqu'un à Moscou sait qui porte ce rapace, c'est bien l'un de ces vieux reîtres de ton espèce.
— Je prends la piste dès ce matin, ai-je répondu en inclinant légèrement la tête.
J'ai ajusté la garde de mon sabre et suis descendu vers la cour baignée par la lumière crue de l'aube. La journée ne faisait que commencer, mais l'odeur du complot s'annonçait déjà plus tenace que celle du goudron brûlé sur la Moskova.
samedi 15 août 2026
CHAPITRE 1 : LE LOUVETEAU PERDU
Le village d'Orenbourg semblait retenir son souffle sous un ciel de plomb. Dans la grange à foin, l'air était saturé de poussière dorée et de l'odeur acide de la peur. L'enfant était tapi dans l'angle le plus sombre, là où le bois des cloisons commençait à pourrir. Ses petits doigts sales étaient crispés sur le manche d’un couteau de cuisine ébréché, une arme dérisoire qu'il tenait pourtant comme un trésor de guerre.
Dehors, le brouhaha des paysans s'était apaisé en un murmure respectueux. Un pas lourd fit craquer le givre. Le loquet de fer glissa avec un grincement familier. Quand la porte s'ouvrit, la carrure de Liova masqua presque entièrement le jour. Il ne portait aucune arme visible, juste sa lourde pelisse de staroste et cette autorité naturelle qui faisait baisser les yeux aux plus braves du village.
Liova ne se précipita pas. Il s'avança de deux pas, ses bottes s'enfonçant dans la paille fraîche. Ses yeux, habitués aux ombres des forêts, fixèrent sans ciller l'éclat métallique dans la main du gosse. Sans un mot, il ramassa un navet tombée d'un sac de récolte, l'essuya lentement sur sa manche et y planta ses dents avec un craquement sonore. Le gamin sursauta, les muscles de ses bras tendus à se rompre.
— Allez, lève-toi, finit par lâcher Liova d'une voix sourde. On va pas passer l'hiver ici. Avance.
Il fit demi-tour sans même vérifier si l'enfant obéissait. C’était là sa force : il savait que le petit n’avait nulle part où aller.
Le trajet entre la grange et la maison du staroste se fit dans un silence pesant. Ils traversèrent la place du village sous les regards curieux des moujiks. Liova marchait devant, d'un pas égal, tandis que l'enfant trottait derrière, les épaules voûtées, l'air d'un louveteau traîné à la laisse invisible.
Lorsqu'ils passèrent le seuil de l'isba, la chaleur du poêle et l'odeur du pain chaud frappèrent le visage du garçon. Anna était là, debout près de la table de chêne. Elle ne parut nullement surprise de voir ce sauvageon hirsute franchir sa porte. Ses yeux rencontrèrent ceux de Liova ; un échange silencieux, une vie de complicité résumée en un regard. Elle comprit tout de suite. Sans qu'un ordre soit donné, elle alla chercher un bol en terre cuite et le remplit d'une soupe épaisse de chou et de lard. Elle le posa sur le coin de la table, puis s'effaça discrètement vers l'arrière-cuisine, signifiant par ce geste son accord total : cet enfant était désormais sous leur toit.
Liova, lui, ne s'occupait déjà plus de l'invité. Il s'était installé sur son banc, devant le métier à tisser qui trônait dans la pièce principale comme un autel. Les montants de bois massif gémirent sous son poids. Il saisit la navette, ses doigts rugueux glissant sur le fil de laine avec une délicatesse surprenante. Clac-clac. Clac-clac. Le bruit régulier emplit l'espace, étouffant les battements de cœur désordonnés du petit.
L'enfant restait debout, pétrifié, le couteau toujours dissimulé dans sa manche.
— T’as une bonne main pour le fer, lança Liova sans quitter son ouvrage des yeux. Mais tes doigts sont raides comme du bois de chauffage. Si tu te détends pas, tu finiras par te blesser.
Il y eut un long silence, seulement rythmé par le balancement du métier. Puis, d'un geste délibéré, Liova tira de sa ceinture sa propre lame, celle qui avait connu le sang des Tatars et les ombres de la Crimée. Il la posa à plat sur le cadre de bois, juste sous les yeux de l'enfant qui s'était approché malgré lui, attiré par la curiosité.
— Un homme qui sort son couteau doit avoir une raison de ne pas craindre la mort, reprit Liova d'un ton monocorde. Moi, mon histoire a commencé dans les cendres. Et la tienne, petit ? Tu t'appelles comment ?
Le garçon ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit de sa gorge nouée. C'est alors que le fracas de la porte extérieure annonça une arrivée moins discrète. Celle qui, à en croire ses luxueux vêtements, ne pouvait être que la barinia du domaine, Marie, fit son entrée, apportant avec elle le froid vif du dehors et un parfum de fourrure de luxe. Elle n'était pas venue par hasard ; on l'avait prévenue au château qu'une « bête » avait été capturée. Elle s'avança, sa silhouette élégante tranchant avec la rusticité de l'isba. Elle contourna le métier à tisser et planta ses yeux clairs dans ceux, sombres et méfiants, du garçon.
— C'est donc lui le fameux brigand ? dit-elle avec un demi-sourire provocateur. Il paraît qu'il s'est débattu comme un beau diable quand les moujiks l'ont coincé dans la remise. T'as visé trop bas sur le vieux serf qui voulait t'attraper, gamin. Tu l'as juste égratigné avant qu'ils ne réussissent à t'enfermer dans la grange.
Elle se tourna vers Liova, ignorant la tension qui régnait.
— Liova, tu devrais lui apprendre à viser le cœur, ou à ne pas sortir son couteau du tout. C’est ridicule de menacer si on n’est pas prêt à finir le travail.
Le gamin écarquilla les yeux, déconcerté par cette femme superbe qui parlait de meurtre avec la légèreté d'une plaisanterie. Pendant qu'il fixait Marie, il ne sentit pas la petite présence qui s'était glissée dans son ombre. La petite Anissia, la fille de Marie, s'était approchée sans bruit. Elle ne craignait pas la saleté ni le couteau; elle lui tendait une pomme. Une pomme de l'intendance du château, bien plus belle que les fruits flétris du verger.
L'enfant regarda la pomme, puis la lame de Liova, puis le regard fier de Marie. Le piège de la bienveillance venait de se refermer sur lui. Il osa :
— Je m’appelle Dima.
mardi 28 juillet 2026
En 1985, le journal Libération lança une enquête à l'échelle mondiale en posant cette question " Pourquoi écrivez-vous ?" à à tous les écrivains à travers le monde. Quelques 400 réponses venues du monde entier feront l'objet d'un Hors-Série paru en Mars 1985. Voici les 38 réponses qui résonnent en moi. petite note : Les pays mentionnés sont ceux de l'époque... Et la photo qui illustre mon propos est celle de l'un des livres qui ont créé un choc en moi. Comme quand on ouvre une porte sur un monde dont on ne soupçonnait même pas l'existence ... Et forcément celle d'un écrivain : Mario Vargas LLosa. Et vous, dîtes-moi : pourquoi écrivez-vous? Ou quel auteur vous a ouvert le monde le plus inattendu ?
jeudi 26 février 2026
LE TISSERAND D'OMBRES
PREMIÈRE PARTIE : LE SECRET D'OBLODIYE
lundi 23 février 2026
UNE IDÉE UN PEU FOLLE : TESTER L'ÉCRITURE AVEC UNE I.A. : GEMINI
Une idée un peu folle pour me renouveler et continuer à ressentir le plaisir mais différemment : j'ai voulu tester l'écriture avec une I.A.
dimanche 9 février 2020
STEPHEN KING
D'après moi tous les conseils ci-dessous valent de l'or. Une préférence pour les 1-5-6-10-12-14-18 et toujours autant de mal avec le même conseil que Steinbeck ( 13 )
L'écrivain de 67 ans livre un dernier secret concernant sa réussite, qui ne manquera pas de faire sourire: "Je suis resté en bonne santé et je suis resté marié."
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