LE TISSERAND D'OMBRES
PREMIÈRE PARTIE : LE SECRET D'OBLODIYE
CHAPITRE 1 : LA TRAME DU LOUP
Le drap de la redingote de Sacha était d’une finesse que je n’avais pas touchée depuis des années. En simulant ce trébuchement d’ivrogne, en laissant mon épaule heurter la sienne, mes doigts ne cherchaient pas seulement sa bourse. Ils prenaient la mesure de l’homme. Un corps souple, peu habitué au combat, une proie qui sentait le savon coûteux et l'insouciance.
Dans le creux de ma paume, le cuir de la bourse glissa avec une fluidité parfaite. Un geste d’artisan.
Puis, le fer froid s’écrasa contre ma gorge.
— Ne bouge plus, vermine.
Je figeai mes muscles, non pas par peur, mais par calcul. Je sentais la lame trembler légèrement sous la main du garde. Trop nerveux , pensai-je. J'aurais pu, d’un coup de coude au plexus et d’une torsion du poignet, retourner l’arme contre son porteur en deux battements de cœur. Mais ce n’était pas le plan. Je devais entrer dans leur vie, pas la parsemer de cadavres dès le premier soir.
Je me laissai tomber à genoux, les cheveux violemment tirés en arrière par le garde. La douleur était réelle, mais je l’accueillis comme un simple accessoire de costume.
— Grâce, Seigneur, grâce ! Dites-leur de ne pas... ah ! Aïe !
Ma voix de fausset, brisée par une terreur simulée, résonna dans la grande salle de l’auberge. Sous mes cheveux blonds embroussaillés, mes yeux restaient pourtant fixes, scrutant le sol, comptant les bottes autour de moi. Huit gardes. Trop pour un assaut direct, suffisant pour justifier une infiltration.
Je vis Sacha s'approcher. Le Barine récupéra sa bourse. J'entendis le mot « police ». J'accentuai mes tremblements, frappant le sol de mes mains calleuses.
— Pitié, non, Seigneur ! Pas la police ! De grâce, pas la police ! Je voulais juste manger !
C’était la partie la plus délicate : paraître assez misérable pour susciter la pitié, mais assez inoffensif pour être épargné. Je sentis le regard d'une enfant peser sur moi. Celle que les autres appelaient Marie. Je ne levai pas les yeux vers elle. Je savais que les enfants voyaient parfois à travers les masques. Pour moi, elle n'était encore qu'une variable, un levier qu'il m'arriverait peut-être d'utiliser le moment venu pour briser Sacha.
— Allez, file ! Tu es libre, lança enfin Sacha.
Je saisis la main du jeune homme, la couvrant de baisers serviles. La peau était tiède. Profite de cette chaleur, Barine, pensai-je derrière mes larmes de crocodile. Le jour viendra où je t'expliquerai chaque mot de mon contrat avant de te rendre au froid.
Le lendemain matin, j'étais de retour. Je m'étais posté contre la cloison, immobile comme une ombre. Je regardais la table chargée de mets. Mon estomac cria de faim — une vérité, celle-là, que je n'avais pas besoin de feindre.
Quand Sacha m'invita à m'approcher, j'avançai avec une humilité calculée. Je refusai le pain d'abord. Un homme qui accepte trop vite est un mendiant ; un homme qui veut gagner son pain est une recrue.
— Je voudrais gagner ce que je mange, murmurai-je, la tête basse.
Le silence qui suivit fut le plus long de ma vie de mercenaire. La veille, j'avais pris le temps de tous les observer depuis leur arrivée, avant de jouer ma petite comédie du mendiant. J'avais compris que Sacha était accompagné, comme prévu, de ses deux fils, mais également d’un couple et de leurs trois filles. Et là, précisément, je sentais le regard du père de Marie peser sur moi, une méfiance instinctive qui me fit dresser les poils de la nuque.
Je devais verrouiller la trame maintenant. Vérifier si les renseignements de Mikhaïl Ilitch étaient exacts : extrêmement naïf de nature et heureux de retrouver son pays natal après dix ans d’exil, Sacha se montrerait enclin à voir en une demande d’aide un signe du destin.
— Je suis plus fort qu’il n’y paraît... prenez-moi à votre service.
— Relève-toi et va t’asseoir à côté de mes gardes, finit par dire Sacha. Nous repartons dans trente minutes.
Je relevai le visage. Le soulagement que j'affichai était sincère, mais pas pour les raisons que Sacha imaginait. La porte était ouverte. Le loup était dans la bergerie.
— Je me nomme Lev Ilitch Soukarov. On m’appelle généralement Liova, Barine. Pour vous servir.
M'installant à la table des gardes, je me mis à dévorer les restes. Entre deux bouchées de pain noir, mes yeux glissèrent vers Marie. Elle me regardait, perplexe, sans doute surprise par mon manque de larmes après une telle chance. Je rangeai cette observation dans un coin de mon esprit. J'allais devoir être plus prudent avec la petite. Elle était le seul fil qui ne filait pas droit dans mon ouvrage.
Trente minutes plus tard, assis dans le carrosse, je fermai les yeux, bercé par le cahotement des roues. Le piège était en marche. Il me suffisait d'attendre le moment où la route serait assez déserte et le ciel assez sombre pour que le valet devienne le bourreau.

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