dimanche 13 septembre 2026


 MON DERNIER ROMAN : LE SERMENT DE LA SAINTE-TRINITÉ

Petite vidéo pour m'amuser à partir de la couverture

 

L’OMBRE DU MACHAON 

Russie, Hiver 1673.

Le vent de Sibérie hurlait contre les murs de pierre du vieux térem de la famille Vorontsov, perdu dans les forêts de Kostroma. À l'intérieur de la chambre d'étude, la seule lumière émanait d'une unique bougie de cire d'abeille, dont la flamme vacillante projetait des ombres dansantes et inquiétantes sur les lourdes tentures de velours. L'air était épais, saturé de l'odeur du suif, du parchemin ancien et du bois d'agar brûlé.

Dmitri Andreïevitch Vorontsov, un prince de sang royal et boyard influent, se tenait face à sa pupille, la jeune Anya. Il portait un lourd caftan de soie damassée orné de fils d'or, doublé d'une zibeline si noire qu'elle semblait absorber la lumière. Dmitri était un homme austère, dont le visage portait les cicatrices des intrigues de cour et des hivers impitoyables. Ses yeux, sombres et insondables, étaient fixés sur l'épaule de la fillette.

Anya, à peine dix ans, était une enfant trouvée. Le prince l'avait recueillie des années plus tôt, prétendument une orpheline d'un lointain village dévasté par la peste. Elle portait une simple chemise de lin grossier, trop grande pour elle, et ses mains, jointes nerveusement devant sa poitrine, tremblaient légèrement. Ses yeux ronds, clairs et terrifiés, étaient levés vers l'homme qui avait été son bienfaiteur silencieux.

Dmitri avait toujours été distant avec Anya, le soin de son éducation étant confié à des gouvernantes. Mais ce soir, il avait ordonné qu'elle lui soit amenée, seule.

Le prince prit la plume d'oie qui reposait sur le bureau en chêne massif sculpté, un bureau encombré de vieux volumes reliés en cuir de porc et d'un coffre de bois de fer cerclé de fer. L'objet principal était une petite boîte à bijoux, ornée d'un motif de papillon en or. Dmitri ouvrit la boîte, révélant un petit bijou d'émail représentant un Machaon, un grand papillon impérial dont la prestance était légendaire.

« Anya, » dit Dmitri d'une voix aussi froide que la glace sur la Volga. « Regarde-moi. »

La fillette obéit, figée. Il utilisa la plume, non pour écrire, mais comme un instrument de mesure, la faisant passer de la boîte au bijou, puis de la boîte à son épaule.

« Une légende circule dans les hautes sphères, Anya. Une légende qui parle de la Dynastie Égarée, » poursuivit Dmitri, sa voix baissant d'un ton. « On dit qu'avant d'être assassinés par les usurpateurs de l'actuel Tsar, les derniers de la lignée pure avaient une marque. Une marque de naissance unique, immuable, une marque en forme de papillon. »

Le cœur de Dmitri battait la chamade, une sensation qu'il n'avait pas éprouvée depuis des décennies de duels et de complots. Si la légende était vraie, et si cette marque était authentique, l'enfant devant lui était plus qu'une orpheline. Elle était la clé d'un pouvoir qu'il n'aurait jamais osé imaginer. Une clé qu'il avait cachée, par inadvertance, sous son propre toit.

Il écarta doucement le lin de son épaule. La marque était là. Un motif rose pâle, net, précis, en forme de papillon de nuit, ses ailes délicatement dessinées sur sa peau d'ivoire. Ce n'était pas un grain de beauté, ce n'était pas une cicatrice. C'était une signature.

Dmitri utilisa la pointe de la plume pour tracer délicatement les contours de la marque, comparant chaque courbe à la boîte à bijoux, et au bijou d'émail. Les proportions étaient identiques. Les angles étaient les mêmes. L'alignement des points correspondait.

Dans un coin d'ombre, hors du halo de la bougie, une silhouette se tenait immobile. C'était l'oncle de Dmitri, le vieux boyard Oleg, qui avait vécu sous quatre tsars et qui connaissait les histoires de sang et de trahison. Il n'approuvait pas ce que faisait son neveu, mais il était trop vieux et trop faible pour s'interposer. Il murmura une prière silencieuse, sachant que la révélation de cette marque pourrait plonger le Vorontsov térem, et la Russie elle-même, dans un chaos absolu.

Dmitri, le visage impassible mais l'esprit en tumulte, posa la plume. Il regarda Anya avec une expression nouvelle, non plus de dédain, mais d'une sorte de révérence glaçante.

« La légende est vraie, » déclara-t-il, un sourire imperceptible étirant ses lèvres fines.

Anya, comprenant mal mais sentant l'importance de ce moment, trembla plus fort. « C'est... c'est mal, mon prince ? Est-ce que je suis maudite ? »

Dmitri se redressa de toute sa hauteur, l'ombre du grand papillon se propageant dans son esprit. « Non, Anya. Tu n'es pas maudite. Tu es bénie. Plus bénie que n'importe qui dans ce royaume. »

Il se tourna vers la fenêtre, regardant la tempête de neige se déchaîner. Il savait ce qu'il devait faire. Il devait cacher Anya, encore plus profondément. Il devait la protéger non pas des éléments, mais de son propre destin, jusqu'à ce que lui, Dmitri, soit prêt à jouer cette carte maîtresse contre le Tsar lui-même.

Il prit le coffre de bois de fer et en sortit une petite dague d'argent. Il se retourna vers la fillette, dont les yeux s'écarquillèrent de terreur pure.

« Et pour que personne d'autre ne puisse jamais la voir, » dit-il, la pointe de la dague se rapprochant de la marque délicate, « je dois m'assurer qu'elle soit... effacée. »

La bougie, à cet instant précis, s'éteignit.