vendredi 1 janvier 2016

CHAPITRE 19 : L’EXPLICATION

    Le cœur battant à tout rompre, les yeux embués de larmes, Marie hoquetait encore lorsqu’elle passa en trombe devant sa gouvernante médusée. Ses sœurs dormaient déjà et la brave femme profitait d’un moment de tranquillité bien mérité, confortablement installée dans le petit salon de l’appartement que la famille occupait à Oblodiye. Elle n’eut pas le temps de proposer son aide ni même de se lever que déjà la petite était entrée dans sa chambre et en refermait la porte à clé.
   « Maria Petrovna ! Marie ! Que se passe-t-il ? Répondez-moi, je vous en prie ! Marie ! »
   Seul le silence lui répondit. Un double de la clé se trouvait en sa possession ; l’expérience l’ayant amenée à se méfier des humeurs de la petite fille. Marie le savait et s’attendait à voir la porte s’ouvrir d’un moment à l’autre pour laisser le passage à la brave femme mais visiblement celle-ci avait compris qu’elle avait besoin de se calmer. Pour l’instant, elle essayait seulement de la raisonner à travers la cloison. Marie refusait toujours de répondre mais parvenait peu à peu à se maîtriser. Elle commença à réfléchir et se rendit compte que le plus sage était de ne pas discuter avec Pierre, de ne même pas essayer de se justifier ni de supplier ; sa colère serait telle qu’il ne l’écouterait même pas. Pour la première fois de sa vie, il allait la battre et elle devait s’y préparer. 
   Loin de la foule des convives, elle réalisait maintenant l’ampleur de sa faute, elle comprenait à quel point elle avait mis ses parents dans une situation impossible, compromettant peut-être définitivement tous leurs efforts pour oublier et faire oublier le passé, pour trouver une façon de vivre sans heurts les quelques jours qui les séparaient du mariage.
   Seraient-ils obligés de quitter les lieux sur le champ ? Soudain une idée atroce lui traversa l’esprit : le prince était-il capable de s’en prendre à Pierre, de lui demander raison de l’insolence de sa fille ?

   Derrière la cloison le silence s’était fait ; n’entendant aucun bruit la gouvernante avait dû juger qu’il n’y avait aucun danger immédiat et que le plus sage était d’attendre. Il semblait évident que quelque chose s’était produit lors du dîner et qu’un adulte, Monsieur de Fronsac ou sa femme, ne tarderait pas à venir voir où était passée la petite fille.
   Marie avait passé les premières minutes à tourner en rond dans la pièce en proie à l’émotion. Puis se rendant compte que personne ne l’avait suivie, elle s’était laissée tomber dans un fauteuil et avait commencé à réfléchir. Les adultes étaient-ils en train d’essayer de raisonner Pierre ? Y avait-il une altercation entre Nikolaï et Pierre ? Une explication générale ? La princesse s’était-elle trouvée mal ? Anissia peut-être ?
   L’attente lui mettait les nerfs à vif et elle décida de faire quelque chose pour s’occuper. Le mieux était d’essayer de calmer Pierre en lui montrant sa bonne volonté. Il ne l’avait jamais frappée mais Anissia lui avait déjà plusieurs fois administré les verges ; afin de préserver ses vêtements elle exigeait alors que la petite se déshabille, ne lui permettant de garder sur elle que ses sous-vêtements : pantalon de dentelle et longue chemise de fine batiste. Marie décida de ne pas attendre l’arrivée de son père pour se mettre en « tenue » ; elle espérait qu’en la voyant ainsi, prête à recevoir son châtiment, il serait plus enclin à la pitié.
   De longues minutes s’écoulèrent encore dans le silence le plus total. Marie avait fini par se rasseoir dans le fauteuil, remontant ses genoux sous son menton afin de se réchauffer un peu. Comme elle commençait tout de même à avoir un peu froid elle s’empara d’un châle et en couvrit ses épaules dénudées. Il serait toujours temps de le laisser glisser à terre plus tard.
   L’attente se prolongeait et Marie en était venue à penser que la peur du châtiment était encore bien plus difficile à supporter que la punition elle-même quand un bruit de serrure se fit entendre. Elle descendit précipitamment de son fauteuil en prenant soin d’y laisser le châle et tomba à genoux. La tête baissée, les yeux clos, les mains jointes, elle semblait adresser une prière muette au nouvel arrivant.

   « Je vois que vous avez décidé de me faciliter la tâche, je vous en félicite. »
   Marie ne put retenir un cri de frayeur et se mit à pleurer ; celui qui se tenait devant elle, plus imposant que jamais, n’était autre que le prince Nikolaï lui-même ! La laissant assimiler le choc de cette découverte, il se dirigea vers une chaise, s’installa calmement avant de reprendre la parole.
   « Venez ici, vite ! Et cessez de pleurer, il est trop tard pour changer quoi que ce soit à votre situation. »
   La petite obéit du mieux qu’elle put. Elle se sentait horriblement gênée de se trouver ainsi à moitié nue devant un étranger et avait instinctivement porté ses mains à ses épaules afin de se couvrir un peu. Cela ne lui fut d’aucune utilité car, dès qu’elle fut assez près, Nikolaï s’empara de ses bras et les lui rabattit le long du corps. Elle comprit alors qu’il avait l’intention de la faire basculer en travers de ses genoux afin de pouvoir la fesser à son aise.
    Elle s’était mise à réfléchir à toute vitesse. Tout d’abord, à tout prendre, la présence du prince dans sa chambre était une bonne chose, cela prouvait que Pierre avait donné son accord, qu’il n’y avait pas eu de différend irrémédiable entre les deux hommes. Ensuite cela signifiait que le prince jugeait que c’était bien à elle de payer pour son insolence et non à ses parents. Enfin une fessée, même sévère, était certainement préférable à la correction qu’elle s’attendait à recevoir.
   Quelque chose de curieux se produisit pourtant ; alors même qu’il commençait à l’attirer à sa droite pour l’obliger ensuite à se pencher vers ses genoux, le prince retint son geste. Ecartant une boucle soyeuse échappée de la savante coiffure que sa gouvernante avait réussi à élaborer avant le dîner, il baissa délicatement la partie de la chemise qui recouvrait son épaule gauche et qui venait de remonter pendant qu’elle commençait à se pencher.
   Surprise, Marie leva sur lui un regard inquiet ; le prince semblait vivement intéressé par la marque en forme de papillon posée là depuis sa naissance. Il se reprit pourtant et finit de la faire basculer en travers de ses genoux en murmurant : 
   « Chaque chose en son temps. »

   Le choc fut rude ; le prince était gigantesque et Marie se retrouva la tête dans le vide d’un côté et les jambes battant désespérément l’air de l’autre. Là-haut, la voix du prince avait retrouvé tout son mordant :
   « Mettez-vous à votre aise, jeune fille, nous en avons pour un bon moment. »
   Marie serra les dents, il était hors de question de supplier, elle devait absolument essayer de montrer à cet homme qu’elle savait rester digne. A vrai dire, c’était là quelque chose de plutôt difficile à concevoir dans la position qu’elle occupait maintenant mais, pour son plus vif soulagement, le prince avait renoncé à soulever sa chemise ménageant ainsi sa pudeur. Lorsque la première série de claques s’abattit sur son postérieur, elle comprit immédiatement que la chose présentait un avantage encore bien plus important ; deux couches de vêtements, aussi minces fussent-ils, n’étaient pas à négliger face à la sévérité de la punition qui l’attendait. Elle ne put retenir un gémissement. Nikolaï marqua une pause.
   « Commenceriez-vous déjà à souffrir ? Croyez-moi quand j’en aurai fini avec vous vous chanterez une toute autre chanson. Votre père m’a donné toute latitude pour vous corriger. Nous avons tout notre temps.
   - Je suis heureuse de voir que vous ne tenez pas rigueur à mon père de mon comportement
   - En vouloir à un adulte de l’insolence et de la provocation d’une enfant de dix ans ! Pour qui me prenez-vous ? Vous seule méritez ma colère. »
   La correction recommença de plus belle. La douleur se faisait plus constante ; Marie devait se mordre la lèvre inférieure pour ne pas gémir de nouveau. Sans cesser de la frapper, le prince reprit la parole :
   « Vous ne manquez pas de cran, j’en conviens mais vous ne savez pas l’utiliser.
   - Excusez-moi, il … aïe … il n’est pas facile de … aïe … de faire mieux dans les … aïe … circonstances.
   - Petite idiote, qui vous parle de maintenant ? Peut-on savoir ce qui vous a pris tout à l’heure pendant le dîner ? »

   Conscient que Marie ne pouvait répondre correctement sous l’avalanche de claques qu’il lui administrait, Nikolaï suspendit de nouveau la punition. Désireuse de profiter du répit ainsi offert, Marie se hâta de répondre.
   « Je suis désolée, Altesse. Je regrette, je … »
   Deux claques retentissantes l’arrêtèrent net.
   « L’heure n’est pas aux excuses. Je vous ai posé une question.
   - La vérité c’est … c’est que je ne sais pas exactement pourquoi. J’ai vu que Son Altesse méprisait Maman, qu’elle sous-entendait que … enfin j’ai voulu défendre Maman en expliquant qu’elle n’avait été qu’un jouet pour vous, que … AÏE ! AÏE ! »
   Les claques avaient été si fortes que les larmes lui étaient montées aux yeux.
   « Nissa … Votre Maman n’a jamais été un jeu pour moi. Elle m’a touché, ému …Croyez-vous que la Princesse serait encore gênée de se trouver en sa présence si Anissia Vassilievna n’avait été qu’une servante ordinaire avec laquelle on s’amuse un temps ? J’ai essayé de l’aider, d’user de mon autorité pour faire changer Piotr d’avis. En vain. J’ai réussi à faire parvenir de l’argent à Anissia sans qu’elle le sache en achetant à bon prix certains meubles qu’elle vendait. Si elle n’avait pas bradé son palais si vite, j’aurais pu l’aider davantage. »
   Marie avait été surprise d’entendre Nikolaï user d’un surnom affectueux pour parler de sa mère et en l’écoutant attentivement elle se rendit compte qu’il était sincère et commença à se dire que les choses n’étaient peut-être pas aussi simples qu’elle le pensait. Elle essaya de gagner un répit supplémentaire en prolongeant la discussion.
   « Je vous assure que je n’avais rien prémédité ; je ne voulais plus rien savoir. Découvrir tout d’un coup que mon père ne … ça a été horrible … ensuite l’enlèvement … je …
   - Que vous n’ayez rien prémédité, je vous crois mais avant de vouloir donner des leçons aux adultes, vous auriez dû réfléchir. A tous ceux à qui vous avez fait du mal pour commencer. »

   La correction reprit. Les mains de Nikolaï étaient larges et puissantes et son bras semblait infatigable. La douleur devenait cuisante et plusieurs claques plus fortes que les autres vinrent à bout de la résistance de la fillette qui ne put retenir ni ses cris de douleur ni ses larmes. Nikolaï fit une nouvelle pause. Il la laissa se calmer un peu avant de reprendre la parole :
   « Commencez-vous enfin à admettre que votre comportement était non seulement insolent mais en plus dénué de sens ? Vous avez mis tout le monde mal à l’aise et en avez même choqué certains. Je pense en particulier à notre hôte Vania ou à mon fils Wladimir.
   - Pour Son Excellence et pour Son Altesse Wladimir, je regrette vraiment. Pour les autres, je les ai seulement confrontés à quelque chose qu’ils savaient parfaitement et qu’ils feignaient d’ignorer parce que c’était plus confortable. »
   Marie savait qu’elle aurait dû se taire, rendre les armes, ne plus s’entêter, mais elle voulait se montrer brave jusqu’au bout et faire comprendre au prince que les adultes avaient eux aussi leur part de responsabilité dans ce qui s’était passé. Nikolaï la laissa terminer puis enchaîna calmement.
   « Ce que vous appelez confortable n’est que la seule façon possible de faire entre gens sensés. Je vois que vous ne l’avez toujours pas compris et qu’il me faut continuer à vous l’enseigner. »  
   A la façon dont la correction reprit, Marie comprit qu’elle ne pourrait pas supporter plus longtemps la douleur. Elle essaya de toutes ses forces de se débattre pour se libérer de l’emprise de Nikolaï mais ce fut peine perdue ; une main la maintenait solidement au niveau de la taille tandis que l’autre la fessait à toute volée. Le souffle coupé, les yeux noyés de larmes, la voix rauque de sanglots, la petite se mit à supplier.
   « Pardon …pardonnez-moi ! Pitié ! Arrêtez, Altesse ! Par pitié ! Aïe ! Aïe ! Je vous en supplie ! Vous avez raison. Je reconnais … aïe … tout ce que vous voulez ! Pitié ! Pitié ! »
   Sa voix se brisa pendant que deux redoutables claques mettaient fin à son calvaire. Le prince l’obligea à rester quelques instants en place jusqu’à ce que ses sanglots se soient un peu calmés puis il l’aida à se relever.

   Les cheveux défaits, les yeux gonflés de larmes, la petite reniflait toujours. Nikolaï lui tendit son mouchoir et attendit encore quelques instants puis il souleva doucement son menton.
   « Jeune fille, êtes-vous prête à m’écouter maintenant ? »
   La réponse ne se fit pas attendre.
   « Oui, Votre Altesse.
   - Bien. Voilà ; je comprends votre désarroi lors de votre découverte, votre colère, votre emportement contre ceux qui savaient et ne vous ont rien dit et ont ensuite prétendu vous imposer leur silence. Je comprends aussi votre désir de voir tout ceci s’arrêter enfin. Cependant, j’ai quelque chose à vous proposer ; je pense que pour mettre un terme à tout cela, il vous faut trouver la force de lever le dernier coin du voile qui recouvre le passé de votre mère et donc le vôtre. Je sais maintenant qui est votre père. Voulez-vous le savoir vous aussi ? Aurez-vous ce courage ? 
   - Vous … vous êtes sûr ? Comment … la marque sur mon épaule, c’est ça ?
   - Oui, Marie. Alors ? »
   La petite parvenait à grand peine à calmer son cœur affolé, la vérité était là, toute proche. Les yeux du prince ne mentaient pas ; il savait. Et il avait raison : il fallait en finir.
   « La marque prouve que je suis votre fille ? »
   Un sourire passa dans les yeux verts.
   « Non, petite, tu n’es pas ma fille. Crois-moi ou non, ça ne m’aurait pas déplu ; tu as du cran, de l’intelligence et un grand cœur, mais je suis sûr de moi, la réponse est non.
   - Oncle Piotr alors, c’est lui qui …
   - Non, Marie.
   - Mais …
   - Ton père s’appelait Igor. Igor Mikhaïlovitch.
   - S’appelait ?
   - Oui, il est mort … parce qu’il est resté fidèle à ta mère jusqu’au bout.
   - Je ne comprends …
   - Que t’a dit Piotr exactement à propos de la fuite d’Anissia ?
   - Qu’elle était partie avec un valet et un garde du corps.
   - Un valet et c’est tout ?
   - Oui.
   - Marie, le valet c’était Igor et ce n’était pas l’un des valets d’Anissia mais le mien. Mon serviteur personnel.
   - Oh, je … 
   - Igor et Nissa ont fait connaissance ici, à Oblodiye, quand je suis venu rendre visite à Piotr. Ils sont devenus amis. Et comme tu l’as compris, ils se sont souvent revus à Moscou puisque ta maman et moi …Je ne sais pas quand ils ont commencé à être amants. Je n’avais rien deviné avant leur fuite. Jusqu’à ce que je voie la marque sur toi, je n’aurais même jamais pensé que cela faisait aussi longtemps.
   - Vous avez dit que mon … qu’Igor était mort.
   - Oui, pendant leur fuite. Leur garde du corps a décidé de faire cavalier seul et il n’a pas hésité à poignarder Igor pour le voler et pouvoir s’enfuir. Cela s’est passé tout près d’ici ; ils avaient tous les deux pris la route de l’Est et Igor voulait faire ses adieux à Irina, sa mère, chez moi, à Orenbourg. Cette nuit-là, Anissia est venue chercher de l’aide. Pierre ne dormait pas ; il a pris les choses en main. Malheureusement, on ne pouvait plus rien pour Igor, seulement permettre à Irina de le voir une dernière fois. La suite, tu la connais. »

   Marie se taisait. Tête baissée, elle réfléchissait à ce qu’elle venait d’apprendre. Nikolaï se méprit sur son silence :
   « Ça te rend triste ? Je comprends que tu sois un peu déconcertée mais de toute façon, ton père c’est celui qui t’a élevée, celui qui …
   - Oui, Votre Altesse, vous avez raison, mais ce n’est pas ça. J’essayais d’imaginer à quoi … Igor pouvait ressembler. Je veux dire, pas physiquement mais ce qu’il pouvait penser, ressentir …
   - Tout d’abord, il est évident que son amour pour ta mère était d’une pureté et d’une intensité extrêmes. Il a abandonné ses rêves, son avenir, pour elle. Par fidélité. Parce qu’elle n’avait plus personne. Il avait l’âme trop noble pour l’abandonner. »
   Marie se demanda si le prince cherchait à la provoquer, à la pousser à faire la comparaison entre Igor et lui-même ; elle leva les yeux, il n’y avait aucune ironie dans le regard qui lui faisait face. 
   « Altesse, il vous a trahi et pourtant vous … vous en parlez avec tant de douceur.
   - Je ne suis pas l’homme sans cœur que vous imaginez, Marie. Non seulement Igor est mort et mérite le respect que l’on doit à ceux qui ne sont plus mais j’ai toujours eu beaucoup d’affection pour lui. Il a été le compagnon de jeux d’Ilya et de Sergueï, c’était un enfant plein de rêves et de contradictions puis un jeune homme déchiré entre sa loyauté à mon égard et le bouillonnement de la vie qui l’entraînait. »
   Marie sentait l’émotion la gagner ; il devenait difficile de continuer à en vouloir au prince et pourtant l’intense douleur qu’elle ressentait toujours lui rappelait à quel point il venait de se montrer dur avec elle. Elle décida de gagner du temps en vérifiant une fois de plus que le prince ne se trompait pas.
   « Altesse, je … je vous demande pardon ; je ne mets pas votre parole en doute mais … pour Igor, vous êtes bien sûr que …
   - Je n’ai aucun doute là-dessus. J’ai vu plusieurs fois la marque d’Igor. Irina aussi avait la même. »
   Marie se demanda dans quelles conditions Nikolaï avait pu observer la marque de la mère et du fils mais elle n’eut pas le temps d’approfondir la question ; le prince reprenait la parole.
   « Marie, si tu le souhaites, tu pourras venir te recueillir sur sa tombe à Orenbourg. Ce serait une bonne façon pour toi de tourner définitivement la page. Tu ne crois pas ?
   - Oh si ! Vous … vous seriez d’accord pour me laisser aller chez vous, après ce que j’ai fait ?
   - Mais oui, Marie. Dès que nous en aurons fini avec ta punition. »
   La petite sentit un frisson glacial glisser dans son dos. 
   « Oh, Mon Dieu, non ! Par pitié ! Altesse, ne me battez plus ! Je vous promets, je vous jure que plus jamais je ne me montrerai insolente envers vous ni envers aucun autre adulte. Je vous le promets. Par pitié, ne me battez plus !
   - Non, Marie, non. Chut ! Il n’est pas question de ça. Je pense effectivement que la fessée a été suffisante pour te rappeler le respect que tu dois aux adultes. Ce que je veux maintenant c’est que tu fasses des excuses à tous ceux que tu as offensés hier. Attention, pas de ces excuses publiques qui s’adressent à la fois à tout le monde et à personne. J’exige que tu ailles voir chacune de ces personnes et que tu obtiennes son pardon. Débrouille-toi comme tu veux, quand ce sera fait, viens me voir. D’accord ? 
   - Altesse, me pardonnez-vous ?
   - Demain, Marie. Nous en reparlerons demain quand tu auras fait ce que je te demande. »
   Voyant que Marie baissait de nouveau la tête, Nikolaï décida de l’encourager ; il lui caressa doucement la joue avant de mettre fin à l’entretien.
   « A demain, petite Marie ! Ne m’en veux pas trop. Je suis sûr que tu sauras faire face. »

   Sur ces mots, il sortit de la chambre, laissant la petite fille à ses pensées.

CHAPITRE 18 : SON ALTESSE NIKOLAI

   Piotr se trouvait déjà dans la salle du petit-déjeuner quand Marie et ses parents s’y présentèrent. Debout, quelques pas derrière son nouvel employeur, se tenait Liova. Pendant quelques secondes, l’air d’impassibilité permanente qui semblait le caractériser disparut et un large sourire éclaira son visage en réponse à celui que Marie lui adressait. Pourtant, très vite, il se reprit et reporta toute son attention sur Piotr.
   Marie sentit que ce bref instant de complicité entre Liova et elle avait déplu à son père. Pierre de Fronsac n’avait rien d’une girouette et la petite était sûre que plusieurs semaines et de nombreuses explications seraient nécessaires avant qu’il ne révise son jugement sur Liova. Pourtant la veille, il avait semblé mieux comprendre ce qu’il prenait pour une folie auparavant ; l’entêtement de sa fille à sauver son ravisseur. Il avait écouté le récit de Marie et de Piotr avec une attention grandissante et posé plusieurs questions, cherchant à percer le secret de la conduite de Liova. Mais ce matin, il semblait de nouveau contrarié et nerveux en sa présence.
   Piotr dut le ressentir car pendant que Marie et sa famille s’installaient, il appela Liova à ses côtés et lui demanda de se faire remplacer par Grigori. Son nouveau garde du corps s’exécuta aussitôt. Dès qu’il fut sorti, Pierre prit la parole :
   « Merci, Piotr. Il est vrai que je n’avais pas très envie de me retrouver face à lui. 
   - Je vous comprends, Monsieur. Ne vous inquiétez pas. J’essaierai de vous épargner sa présence au maximum. Dîtes-moi, qu’allez-vous faire aujourd’hui ?
   - Je pense que nous allons nous promener en famille. Nous retrouver en quelque sorte.
   - Je vois. Voilà qui me paraît être une excellente idée. »
   Marie remarqua avec plaisir à quel point les rapports entre son père et Piotr s’étaient détendus ; elle se rendait compte que les deux hommes avaient retrouvé leur ancienne complicité, le respect et l’amitié qui les unissaient autrefois. Quant à Anissia, Piotr et elle n’avaient échangé qu’un bref salut mais le sourire qui l’accompagnait en disait long sur la nouvelle sérénité qui présidait à leurs rapports. Une chose pourtant gênait la petite fille, la conversation se poursuivait, agréable et légère, mais si Piotr avait répondu à son salut, il semblait maintenant totalement l’ignorer. Vaguement vexée, elle décida de faire de même et s’apprêtait à suivre ses parents lorsqu’ils quittèrent la table quand Piotr l’interpela :
   « Macha ! »
   La petite se retourna vivement.
   « Bonne journée, petite.
   - Bonne journée, Oncle Piotr. »
   N’y tenant plus, elle se précipita dans ses bras tandis qu’il murmurait :
   « Il est important que vous restiez en famille aujourd’hui » 
   Réconfortée, Marie le quitta sur un clin d’œil.  

   La journée se déroula comme dans un rêve ; toute la famille se rendit dans l’un des villages de l’immense domaine d’Oblodiye. Richino était un village que Pierre aimait particulièrement ; il s’agissait du village où demeurait autrefois la nourrice des enfants de Vania et il les y avait souvent accompagnés. Si la femme était morte depuis longtemps déjà, suivie une dizaine d’années plus tard par son mari, le vieux Danilo, plusieurs familles de moujiks se souvenaient encore très bien de Pierre. 
   Il dut honorer de nombreuses invitations et Marie avala ce jour-là plus de blinis, de bortch et de thé que dans toute sa vie. La bonne humeur des moujiks était communicative et les chants, les danses, la fête qu’ils improvisaient étaient une invitation permanente au bonheur. La petite lâchait rarement la main de sa mère et elle pouvait sentir à quel point Anissia se laissait elle aussi envahir par la joie véhiculée par la musique. Aussi ne fut-elle pas tout à fait surprise quand elle la vit se lever, s’éloigner un peu et se joindre à un groupe de paysannes en train de danser. 
   Un bref coup d’œil à son père lui apprit que si Pierre avait lui aussi été surpris dans un premier temps, il comprenait et même approuvait ce que sa femme était en train de faire. Il était profondément heureux de la voir rire et s’amuser, enfin sereine. L’après-midi se passa tranquillement à écouter les vieilles du village raconter leurs histoires ; sur les métiers à tisser les jupons et les corsages apparaissaient peu à peu tandis que les sorcières, les princes et les moujiks allaient et venaient au gré de l’imagination des conteuses.
   La nuit tombait déjà quand le carrosse s’arrêta devant le perron du château d’Oblodiye. L’habituelle nuée de serviteurs se pressa autour d’eux ; l’heure du dîner approchait et le service n’attendait pas. Marie et toute sa famille se préparaient à monter se changer quand la porte du salon s’ouvrit. La petite s’étonnait de n’avoir encore aperçu personne ; certes ils ne revenaient pas d’un long voyage mais Vania et sa famille étaient des gens chaleureux, Sacha ou Piotr en particulier, auraient pu vouloir avoir la primeur du récit de sa journée. Elle se préparait d’ailleurs à apercevoir l’un des deux quand se fut Vania lui-même qui apparut. 

   Mais il n’était pas seul ; juste derrière lui, le dominant d’une bonne tête, une sorte de géant à la chevelure blanche venait d’apparaître. Plus encore que sa taille, ce qui impressionna Marie ce fut le regard que l’inconnu darda sur elle. D’un intense vert clair, il était pratiquement impossible à soutenir et donnait un côté à la fois sauvage et mystérieux au personnage. Ses traits fins et réguliers, la façon dont il se tenait, l’air de profonde assurance qu’il arborait permirent immédiatement à Marie de comprendre qu’elle se trouvait face au célèbre et redoutable prince Pavelski.
   Il semblait plus jeune que son grand ami Vania, peut-être du même âge que Pierre, en tous cas, suffisamment vieux pour être le père d’Anissia ; pourtant Marie comprenait parfaitement que sa mère ait pu être attirée par lui au point d’en oublier toute prudence. Plus que la beauté qui continuait à se deviner sous les griffures du temps c’était son autorité naturelle et sa prestance qui, combinées au regard vert, avaient dû la fasciner tout comme elles le faisaient maintenant pour Marie.
   Le terrible regard ne la quittait pas et ce fut à peine si la petite, subjuguée, entendit les saluts que ses parents échangeaient avec le prince et Vania. Un brouhaha lui parvenait par vagues depuis le salon ; elle songea que toute la famille du prince devait s’y trouver. Elle avait appris que sa femme et lui étaient les parents de deux garçons d’une vingtaine d’années, anciens compagnons de jeux de Sacha et d’Andreï, d’un autre garçon beaucoup plus jeune et enfin de Nina, tout juste vingt ans et fiancée à Amaury. 
   Anissia et Pierre semblaient très calmes, polis, sans froideur ni excès. Marie se dit qu’ils avaient eu le temps pendant les deux mois où elle avait été absente de refaire connaissance avec Nikolaï et toute sa famille et que, d’une façon ou d’une autre, tous avaient réussi à se donner une contenance, à adopter une attitude de neutralité, un comportement qui leur permettraient d’assister au mariage de Nina et d’Amaury avec dignité.
   Seulement voilà, elle était de retour et la façon dont le prince la regardait montrait clairement que sa présence ne saurait être ignorée. Cherchait-il une éventuelle ressemblance ? Un semblant de parenté ? Avait-il autant envie qu’elle de savoir ? Aurait-il, au contraire, ne jamais voulu l’avoir croisée ? S’intéressait-il vraiment à elle ? Sa curiosité n’avait-elle d’autre but que de mieux la rejeter ensuite ? 

   Les questions s’étaient mises à bourdonner dans sa tête comme de petites abeilles prises de folie. Ce ne fut que quand le regard vert fut à moins d’un mètre de son visage qu’elle réagit. Elle avait déjà gravi plusieurs marches quand la porte s’était ouverte, pourtant de l’autre côté de la rampe, le regard du prince était exactement à sa hauteur.
   « J’ai dit ; bonsoir jeune fille.
   - Bon …bonsoir, Votre Altesse. Je … je suis désolée.
   - Il n’y a pas de mal, Maria Petrovna. J’étais seulement curieux de faire votre connaissance. Piotr a déjà commencé à me raconter vos aventures mais j’ai hâte d’avoir votre version. A tout à l’heure au dîner. Je vous laisse aller vous changer. »
   Sur ces paroles, il tourna les talons et retourna vers ceux qui l’attendaient au salon. Interloquée par un départ aussi brusque, Marie resta un instant interdite, fixant la porte par laquelle le prince venait de disparaître. Ce fut à peine si elle se rendit compte que ses parents et ses sœurs s’étaient éclipsés en direction des appartements qu’ils occupaient au château.
   « Kolia a toujours été un homme surprenant ; à la fois terriblement imposant comme tout prince de sang et incroyablement peu conventionnel. »
   La voix était douce comme à son habitude, pourtant Marie était tellement plongée dans ses pensées qu’elle sursauta ; Vania n’avait pas suivi son ami et se tenait à quelques mètres d’elle, au pied de l’escalier.
   « Excellence, je …je ne vous ai même pas salué. Je …
   - Tu es désolée, oui, je sais. Tu es surtout encore en train de te poser des questions. As-tu remarqué comment, à chaque fois qu’un coin du voile se déchire, il révèle à la fois une partie de la vérité et une nouvelle zone d’ombre ? 
   - Que voulez-vous dire ?
   - Que tu connais maintenant le rôle joué par Piotr dans le passé de ta maman mais que tu as également compris que Kolia en fait lui aussi partie.
   - Oui, c’est vrai mais cela n’a plus d’importance. 
   - Oh, si ! Et pas seulement pour toi. Kolia n’a pas pour habitude de se montrer aussi impatient de faire la connaissance des enfants de ses amis. 
   - Des enfants de ses amis ou de sa fille ? Parce que s’il s’imagine que je vais accepter qu’il se prenne pour mon père, il …
   - Tout doux, jeune fille. N’oubliez pas de qui vous parlez ni le respect que vous devez à vos aînés. 
   - Si je vous ai offensé, je le regrette car vous, je vous respecte infiniment mais lui …
   - Lui, tu ne le connais même pas.
   - Je sais qu’il s’est servi de Maman avant de l’abandonner.
   - C’est ce que Piotr t’a dit ?
   - Non, pas exactement, mais …
   - Mais tu as décidé qu’il devait avoir le mauvais rôle, qu’il ne devait rien avoir à faire avec toi.
   - Je ne veux rien savoir de plus sur le passé de Maman. »
   De l’autre côté de la rampe, Vania s’était approché d’elle ; ses yeux d’un bleu intense lui souriaient tranquillement.
   « Marie, je dois aller les retrouver tous mais je veux te dire une dernière chose avant le dîner : le problème avec le passé c’est qu’on ne peut plus le modifier. On peut essayer de l’oublier, de l’ignorer mais si on essaie de le transformer, il y a toujours quelqu’un pour rétablir la vérité. En accompagnant tes parents ici, c’est cette vérité que tu es venue chercher sans le savoir. »

   Le Comte Simonov disparut à son tour dans le salon tout proche laissant une fois de plus Marie en proie à mille et une pensées contradictoires. Quand elle se décida enfin à gravir à son tour le monumental escalier de marbre, l’une d’elles s’imposa à son esprit : Nikolaï était la clé du passé de Vania. La nuit où Piotr lui avait parlé de son enfance, il lui avait expliqué que le prince l’avait recueilli et sauvé d’une mort certaine et comme elle s’étonnait que ce ne soit pas plutôt Vania qui ait joué ce rôle puisqu’il était devenu son père adoptif, le marchand lui avait alors raconté l’histoire des deux hommes et de leur improbable et pourtant indestructible amitié. Il lui avait parlé du moujik en fuite qui s’était un jour retrouvé en train de voler une poule dans le château d’un prince exilé par le Tsar. Il avait expliqué comment le barine au lieu de punir le voleur l’avait recueilli, protégé, sauvé. Mieux encore, à travers son récit, elle avait compris comment les deux hommes s’étaient rapprochés au point de devenir plus que des amis ; des frères. Inséparables.         
   Vania était devenu le Comte Simonov bien plus tard, après bien des péripéties, mais sans Nikolaï il serait mort depuis longtemps et toute cette famille n’existerait pas. Pierre n’aurait jamais rencontré Anissia, elle-même ne serait pas née et la vie à Oblodiye, resté aux mains du Comte Iliouchine, aurait été bien différente. Tous ceux qui étaient réunis ici, à l’occasion du mariage de Nina et d’Amaury, étaient d’une façon ou d’une autre redevables à Nikolaï.
   Marie repensait à la conversation qu’elle avait surprise en France entre son père et sa mère ; Anissia avait eu raison, les ombres étaient nombreuses ici. Elle avait tout d’abord crû que la plus terrible serait celle de Piotr, à la fois amant et maître mais celle du prince était bien plus impressionnante encore. 

   La salle bourdonnait du bruit des conversations. Marie, vaguement écœurée par toute la nourriture déjà ingurgitée dans l’après-midi, ne touchait pratiquement pas à son assiette. Depuis le début du repas, elle se sentait mal à l’aise et si l’indigestion qui menaçait et le bruit n’arrangeaient rien, elle savait que la vraie raison se trouvait ailleurs.
   Quand elle était entrée en compagnie de ses parents, la première chose qui l’avait frappée c’était l’absence d’autres enfants. Elle aurait pourtant dû y être habituée car à Oblodiye, apparemment la règle était de n’autoriser leur présence que lorsqu’ils atteignaient dix ans. Ni ses sœurs, ni les fils de Sacha, ni les enfants de Lena, la sœur jumelle d’Andreï, ni les filles de Piotr ne s’étaient jamais assis autour de l’immense table de chêne. De toute évidence, les invités se pliaient eux aussi à la règle ; ni Ilya, ni Sergueï, les deux fils de Nikolaï, ne s’étaient présentés avec leurs enfants, pas plus que leurs cousins, les neveux de Tatiana.
   Tatiana, justement, semblait être la cause principale de son sentiment de malaise. Quand Vania avait attiré Marie à ses côtés pour lui présenter les nouveaux arrivants, la petite fille avait été éblouie par Nina, belle jeune femme brune aux yeux bleus mais quand elle avait découvert sa mère, elle était restée sans voix ; de l’argent se mêlait à l’or naturel de ses cheveux et l’ovale de son visage avait perdu de son éclat mais Tatiana resplendissait littéralement et semblait exercer une véritable fascination sur tous ceux qui l’entouraient. Marie comprenait que seule une femme d’une telle majesté pouvait lutter à armes égales avec Nikolaï et que l’amour qui existait entre ces deux êtres devait être aussi intense et passionné que leurs regards étaient impressionnants. Elle admettait enfin l’idée que la jeune Anissia n’avait pu être qu’un amusement, qu’une passade dans la vie du prince. La jeune servante ne faisait tout simplement pas partie du même monde qu’eux, dans tous les sens du terme.
   Dix années s’étaient écoulées et pourtant la Princesse n’avait pas pardonné. Marie le sentait à la façon dont elle évitait soigneusement d’adresser la parole à Anissia, à ses regards méprisants, à la gêne qu’elle feignait de ressentir chaque fois que Vania s’adressait à elles deux, essayant de les amener à parler ensemble. En effet, le protocole et l’amitié qui le liait au prince et à la princesse depuis tant d’années imposaient au Comte Simonov de placer Tatiana à sa droite, place qu’il avait jusque là réservé à Anissia, mais il avait demandé à la jeune femme de rester près de lui, juste de l’autre côté de la table. Les deux femmes se faisaient donc face et il fallait toute la diplomatie, la patience et l’autorité de Vania pour amener Tatiana à accepter une telle situation.

   L’autre source du malaise de Marie venait du fait que, pour la deuxième fois en moins de quarante-huit heures, elle devait faire le récit de ses aventures. Autant la veille, cela lui avait semblé normal et même nécessaire pour achever de convaincre son père et Sacha de ne plus s’en prendre à Liova, autant ce soir, devant cette femme si méprisante et tant de visages inconnus, elle se sentait gênée de devoir raconter, expliquer, justifier même parfois ce qui lui était arrivé. Elle sentait confusément qu’elle ne pourrait pas être aussi convaincante, aussi maîtresse d’elle-même que la veille et ni la présence de ceux qu’elle aimait ni l’aide de Piotr n’y pouvaient rien changer.
   Le plan de table ou la volonté du maître de maison l’avaient placée au milieu de l’immense assemblée, juste en face du plus jeune des convives après elle ; Wladimir, le benjamin des fils du prince, âgé d’une quinzaine d’années. Le jeune garçon semblait attendre avec impatience son récit ; Marie avait plusieurs fois surpris son regard d’un bleu profond posé sur elle et au lieu de détourner les yeux il lui avait alors souri comme pour l’encourager. C’était bien là le seul réconfort qu’elle pouvait ressentir ce soir-là car son père se trouvait aussi loin d’elle qu’Anissia ; assis à l’autre extrémité de la table, à gauche de Katia et … en face de Nikolaï. Sacha et Piotr se trouvaient plus près d’elle mais du même côté de la table ce qui l’empêchait de pouvoir les regarder, leur sourire … 
   Le moment qu’elle redoutait était arrivé avec le dessert ; Vania s’était levé, avait réclamé le silence et avait prononcé un bref discours d’où il ressortait que son bonheur était à son comble et que plus aucune ombre ne venait ternir la joie qu’il éprouvait à voir s’unir son fils et la fille de son meilleur ami. Marie avait bien compris que l’ombre c’était elle ou plutôt sa disparition et que désormais la porte était ouverte à toutes les questions la concernant.
   Comme elle s’y attendait ce fut Nikolaï qui posa la première :
   « Marie, je comprends qu’il puisse être pénible pour vous d’en reparler mais j’aimerais comprendre pourquoi ce tueur s’en est pris à vous alors que sa cible était visiblement Sacha.
   - L’occasion, Votre Altesse. L’occasion qui fait le larron, vous le savez bien. Et l’immense affection que me voue mon parrain. Liova était sûr qu’Oncle Sacha se lancerait à ma recherche. »
   Un léger silence suivit et Marie se prit à rêver mais quelqu’un relança la conversation ; Alexeï, le frère de Tatiana, s’intéressait lui-aussi à elle :
   « Dîtes-moi, Maria Petrovna, l’homme s’est-il montré violent envers vous ?
   - Non, Excellence … enfin un peu … Disons qu’il m’a surtout effrayée. 
   - A ce que l’on m’a dit vous avez intercédé auprès de Piotr afin que l’on épargne cet assassin. »
   C’était Ilya, le fils aîné de Nikolaï, qui venait d’intervenir à son tour. Même voix coupante, même ironie sous-jacente. Une voix de maître habituée à commander, à diriger la vie des autres. Marie s’efforça d’oublier à quel point elle détestait obéir et recommença à se justifier. Les questions s’enchaînèrent et elle poursuivit son récit, seulement ponctué des précisions que lui apportait Piotr. La fatigue et l’envie d’en finir se faisaient de plus en plus pressantes quand arriva la question qui mit le feu aux poudres. La princesse qui jusque là s’était contentée d’écouter, se fit alors entendre :
   « Dîtes-moi, jeune fille, il y a quelque chose que je ne comprends pas : que faisiez-vous seule dans ce bois ? »
   Tatiana savait-elle ? Ou du moins devinait-elle ? Essayait-elle seulement de démontrer à quel point Anissia négligeait sa fille en la laissant faire n’importe quoi ? Marie vit sa mère blêmir et une ombre passer sur le visage d’ordinaire si souriant de Vania. Il était trop tard : la petite en avait assez de l’hypocrisie de tous ces gens ; ils voulaient savoir et bien ils sauraient.
   « Je m’étais enfuie du château après avoir découvert que l’homme que j’aime le plus au monde, mon père, Monsieur de Fronsac, n’était pas mon géniteur. »

   La petite avait parlé d’une voix forte et claire. Un court silence prolongea ses paroles bientôt suivi d’un concert de protestations. 
   « Marie, voyons !
   - En voilà assez ! 
   - A-t-on idée …
   - Quelle impudence … »
   Anissia était livide. Quant à Pierre, Marie n’osait même pas regarder dans sa direction. Seule la princesse semblait calme et déterminée, paraissant attendre la suite. Voyant que Marie n’osait poursuivre, elle l’y invita, heureuse de prolonger le scandale.
   « J’imagine le choc en découvrant que votre mère … enfin … Comment pouvez-vous en être sûre ? Rien ne peut vous le confirmer…
   - Altesse, j’écoutais derrière la porte. De toute façon je ne sais quelle comédie nous jouons ici ; vous-même, ainsi que tous ceux qui sont assis autour de cette table, vous savez que votre mari pourrait très bien être mon père. »
   Marie avait volontairement omis de parler de Piotr, souhaitant ainsi clairement démontrer à Tatiana que cette question était réglée. Elle essayait également de faire comprendre à la princesse que si elle voulait créer des problèmes à Anissia, elle, Marie, avait de quoi répondre. La réaction montait telle une vague effrayante, grondant de toutes parts autour de la table. La petite fille comprit qu’elle devait se hâter si elle voulait pouvoir aller au bout de son discours.
   « Depuis le début du repas, je vous observe, Madame ; vous évitez soigneusement d’avoir affaire à ma mère comme s’il s’agissait d’une pestiférée. Ne me dîtes pas maintenant que vous ignorez la trahison de votre mari. Car c’est bien par là qu’il faut commencer ; une pauvre servante fascinée par un grand prince, un noble qui s’amuse avec elle pendant un temps, en usant selon son bon plaisir avant de l’abandonner en hurlant avec les loups quand l’histoire tourne mal. Si vous devez condamner, commencez par balayer devant votre porte. »
   Le scandale fut énorme. Même Vania, le calme et doux Vania était rouge de colère. Il s’était levé et, suivant son exemple, plusieurs autres convives se trouvaient eux aussi maintenant debout. Anissia, elle, demeurait assise, prostrée, le visage entre les mains. En face d’elle, respirant rapidement sous le coup de l’émotion, les dents serrées, les yeux rivés sur la petite comme si elle voulait la forcer à se taire, Tatiana pâlissait à vue d’œil.
   A travers le brouillard qui voilait maintenant ses yeux, Marie eut juste le temps d’apercevoir le visage ravagé de Wladimir ; apparemment le jeune garçon ignorait tout de l’histoire. La pointe acérée du remords se ficha dans le cœur de Marie mais il était trop tard ; elle s’enfuit de la salle tandis que la voix de Pierre résonnait à ses oreilles.

   « Dehors, Mademoiselle ! Dans votre chambre tout de suite ! Cette fois vous n’y échapperez pas. Nous allons en finir une bonne fois avec votre insolence. Dehors ! »

 15 - Kolia est le diminutif du prénom Nikolaï.
 16 - Voir « Le Barine et le moujik » du même auteur.

CHAPITRE 17 : LE RETOUR DE MARIE

   Une fine silhouette se détachait sur le gravier de l’allée. Un véritable attroupement les attendait sur le perron mais Anissia s’était élancée vers le carrosse dès qu’elle l’avait vu déboucher au coin du verger. Piotr fit arrêter la voiture. Liova remonta le long manteau qui l’enveloppait depuis le début du voyage et enfonça plus profondément le chapeau dont il s’était affublé. Précaution bien inutile : Anissia n’avait d’yeux que pour sa fille ! 
   Marie se précipita dans ses bras. Plus rien d’autre ne comptait. Ce fut à peine si elle se rendit compte que Piotr mettait lui aussi pied à terre et que le carrosse repartait emportant Liova vers l’écurie. Jamais Marie n’aurait pensé qu’Anissia avait autant de forces ; elle la serrait à l’en étouffer. Et c’était en russe qu’elle s’adressait à elle, l’enveloppant d’amour.
   « Goloubouchka ! Ma douce ! Ma chérie ! Tu vas bien ? J’ai eu si peur ! 
   - Maman ! Je suis désolée de vous avoir inquiétée. Je vous aime tant ! »
   Elles se tinrent enlacées, seules au monde, un bref instant. Puis Marie aperçut du coin de l’œil le reste des habitants d’Oblodiye qui s’avançait vers elles. Elle commençait à se préparer à les retrouver eux aussi quand elle se rendit compte qu’Anissia les ignorait totalement ; elle ne regardait que Piotr. Les larmes aux yeux, elle se mit à murmurer :
   « Merci ! Merci ! Merci !
   - Je te devais bien ça, Kochka. Et puis Marie est une petite fille adorable. Je suis heureux d’avoir eu la chance de la découvrir.
   - Merci, Piotr. »
   Le regard de Marie allait de l’un à l’autre. Il était évident que leur pardon mutuel était désormais total. Tout dans leur ton, leurs regards, disait combien ils étaient maintenant apaisés, réconciliés, enfin capables de se comprendre et de se parler.

   Le reste fut une longue série d’embrassades, d’émotions, de larmes et de sourires mêlés. Marie se retrouva rapidement dans les bras de son père puis dans ceux de Sacha pour finir dans ceux … de Vania. De là, elle observa avec quelle timidité Olga s’approchait de leur groupe.                                                          
Entourée de ses deux filles, la femme de Piotr semblait hésiter à se mêler à leurs retrouvailles comme si elle ne s’en sentait pas tout à fait le droit.       
   L’espace d’un instant, Marie se demanda si l’ombre d’Anissia planait encore sur la vie de famille de Piotr. Il n’avait pas dû être facile pour Olga de lutter contre un fantôme pendant toutes ces années. Il n’était pas difficile d’imaginer que des dizaines de femmes s’étaient battues pour succéder à Anissia dans le cœur de Piotr mais que lui avait soigneusement choisi quelqu’un de totalement opposé à la belle aux yeux de miel ; quelqu’un de discret, dénué d’ambition et totalement dévoué à son mari.    
   Ludmila et Natacha ne se posèrent pas autant de questions ; échappant à la surveillance d’Olga, elles se précipitèrent dans les bras de leur père. Piotr tendit la main vers sa femme et l’attira près de lui avant de l’embrasser fougueusement. De son côté, Marie voyait ses sœurs se précipiter vers elle ; les choses rentraient dans l’ordre, chacun retrouvait son monde et pourtant … quelque chose restait à régler.
   Ils étaient tous en train de se diriger tranquillement vers le château quand plusieurs serviteurs en sortirent précipitamment. La petite fille comprit instantanément ; Liova venait certainement de faire son entrée à Oblodiye en compagnie des gardes de Piotr. Une arrivée qui n’était pas passée inaperçue !
   « Excellence, il faut que je vous parle.
   - Bien sûr, Marie, je … Mais que se passe-t-il ? Attends, je crois qu’il y a un problème.
   - C’est justement à cause de ça que … »
   Marie ne put achever ; les serviteurs étaient trop près. La présence de Liova au château fut annoncée dans une sorte d’incrédulité affolée. Vania commençait à donner des ordres pour qu’on s’empare de lui tandis que ses valets tentaient de lui expliquer que la situation était assez complexe ; les gardes de Piotr semblaient plus protéger l’homme que le retenir.

   Tout le monde s’était regroupé autour de Marie. Elle tenta de s’expliquer.
   « Liova n’est plus le même homme, il ne veut plus faire de mal à personne. Il m’a sauvé la vie … Je sais qu’il m’a enlevée et mise en danger mais il a empêché Mikhaïl Ilitch de me tuer, il m’a sauvée des flammes, il a réussi à nous libérer de ce maudit barine … Il …
   - Marie, es-tu devenue folle ?
   - Marie, qu’est-ce que tu racontes ?
   - C’est un assassin, voyons !
   - Il ne mérite aucune pitié !
   - Que fait-il ici ? »
   Le tollé était général. Courageusement, Marie tenta de faire front avant d’appeler Piotr à son aide :
   « Je veux pouvoir oublier tout cela. Je ne veux plus de violence. Ne lui faîtes pas de mal. Je … Oncle Piotr, je vous en prie, aidez-moi ! »
   La petite eut le temps de lire la surprise dans les yeux de Pierre qui s’était agenouillé devant elle pour tenter de la raisonner. Il comprenait que les choses avaient changé et que de tendres relations s’étaient nouées entre sa fille et celui qu’il avait appris à détester. Des relations comparables à celles d’un père et d’une fille ? Marie songea l’espace d’un instant à le rassurer mais pour l’heure c’était de Liova qu’il fallait se préoccuper. Heureusement, Piotr venait de prendre les choses en main :
   « Ecoutez-moi tous, Liova est ici de son plein gré. Il ne représente plus de danger et est venu librement s’en remettre au jugement de Sacha.
   - S’en remettre à moi ? Après avoir voulu me tuer et avoir enlevé Marie ? Qu’on lui donne le fouet avant de l’égorger !
   - Non, Parrain, par pitié, non !
   - Marie, il suffit maintenant …
   - Sacha, écoute-la ! Tu me connais ; je ne suis pas facile à déstabiliser pourtant j’ai été obligé de revoir mon jugement sur cet homme. Marie a réussi à toucher son cœur : Liova a changé. Et la petite s’est attachée à lui. Il m’a été impossible de le faire mettre à mort à Moscou tant la souffrance de Marie était vive. Je n’ai pourtant pas oublié ce qu’il voulait te faire et nous sommes parvenus à cet accord, Marie, Liova et moi. 
   - Sa Majesté le tueur a accepté de revenir à Oblodiye ! Quelle grandeur d’âme !
   - Je comprends ton ironie et ta colère, Sacha, mais je t’en prie, prends en compte les sentiments de Marie et le fait que Liova n’est plus un danger …»
   Une voix grave et douce se mêla à la conversation.
   « Tu en es sûr, mon fils ?
   - Oui, Père.
   - Bien. Allons finir de régler cette histoire à l’intérieur ! »
   Le petit groupe venu accueillir Marie et son sauveur suivit le maître de maison et pénétra à sa suite dans le château.

   Liova se tenait au milieu de l’entrée, bien planté sur ses deux jambes qu’il maintenait légèrement écartées, bras croisés, tête haute, il regardait droit devant lui. A quelques pas, autour de lui, les gardes de Piotr attendaient eux aussi, montrant clairement par leur attitude que tout était sous contrôle afin de rassurer le reste de la famille de Vania. En effet, le long des murs, dans l’embrasure des portes, Marie aperçut Alexeï et sa femme, Andreï, Lena et son mari, Maroussia, Kolia ainsi que de nombreuses personnes dont elle ignorait le nom ; probablement des invités pour le mariage. 
   A ce propos, justement, le principal intéressé semblait manquer à l’appel. Marie comprit à ce moment-là que son vœu devait avoir été exaucé ; si le prince Nikolaï et sa famille avaient été présents à Oblodiye, Amaury n’aurait pas manqué d’être là lui aussi. Il se trouvait certainement à Orenbourg en compagnie de Nina ; elle n’aurait pas à se soucier d’affronter le prince, tentant de deviner s’il pouvait oui ou non être son véritable père. Toute son attention pouvait se concentrer sur Liova. 
   Pendant que Vania mettait au courant les spectateurs de la scène, Sacha s’avançait vers son ancien valet. L’homme ne baissa pas les yeux une seconde. 
   « Ainsi, c’est vrai ; tu es venu de ton plein gré pour t’en remettre à moi.
   - Oui, Excellence.
   - Tu accepteras ma décision quelle qu’elle soit ?
   - Oui.
   - Que feras-tu si je te remets à la justice ?
   - Je mourrai sous le knout.
   - Tu essaieras de t’échapper. Admets-le.
   - Non, Excellence. Je ne veux plus fuir.
   - Avoue que tu comptes plutôt sur ma clémence.
   - Personne ne s’est jamais montré aussi bon que vous à mon égard. Vous m’avez donné à manger et un travail alors que je refusais de répondre à vos questions.
   - J’aurais mieux fait d’insister ! Tu m’aurais tué sans remords ni hésitation, n’est-ce pas ?
   - Oui, Excellence.
   - Pourquoi ?
   - Parce que l’on m’avait payé pour ça.
   - Parce que tu ne sais rien faire d’autre ?
   - C’est ce que je croyais.
   - Tu as appris un autre métier depuis ?
   - J’ai seulement appris que je ne veux plus exercer celui-là.
   - Comment l’as-tu découvert ?
   - Grâce à Maria Petrovna.
   - Pourquoi devrais-je t’épargner ?
   - Pour l’amour de votre filleule.
   - Tu es bien sûr d’elle ?
   - Oui, Excellence. Mon sort dépend d’elle depuis plusieurs semaines maintenant. D’abord, ce n’est que justice mais surtout ma vie ne saurait être en de meilleures mains.
   - Je crois que tu as raison. Je t’avoue que, face à toi, je me sens comme devant un serpent venimeux ; je n’ai plus aucune confiance en toi et mon seul réflexe serait de t’anéantir tant que j’en ai la possibilité. Seulement … il y a Marie. Nous sommes tous si heureux de la revoir saine et sauve que je ne veux pas tout gâcher en la perturbant davantage. Et puis, Amaury va bientôt se marier ; l’heure est à la fête pas aux règlements de comptes. Voilà ce que j’aimerais pour toi : que tu deviennes le valet, le garde du corps de Marie. Tu l’as mise en danger mais tu as su par la suite la protéger mieux que quiconque ; je souhaite que tu restes attaché à sa personne toute ta vie ou en tous cas tant qu’elle voudra de toi. Seulement, il faut que ses parents soient d’accord. »

   Tous les regards s’étaient portés sur Pierre et Anissia. La réponse du Français fut catégorique :
   « Non, il n’en est pas question ! 
   - Père, je vous en prie !
   - Il suffit, Marie ! Votre parrain lui fait grâce, cela devrait vous suffire. 
   - Mais Père, où ira-t-il ? Comment pourra-t-il …
   - Marie, en voilà assez ! Je suis comme Sacha, je ne supporte pas de voir cet individu en face de moi, libre de ses mouvements, après ce qu’il a fait. L’avoir en permanence sous les yeux, pendant nos promenades, nos repas, jusque dans nos appartements, toujours à tourner autour de toi ; cela est au-dessus de mes forces. »
   Marie comprenait qu’il lui faudrait du temps et beaucoup de patience pour venir à bout de la résistance de Pierre. Car il ne s’agissait vraiment que de son père ; Anissia était restée silencieuse. Marie se demandait si sa mère ne disait rien parce qu’elle approuvait Pierre et qu’elle le laissait exprimer leur opinion commune ou au contraire parce qu’elle se fiait au jugement de Piotr et de Sacha sans oser contredire son mari. Pour l’instant, elle devait continuer à penser à Liova ; elle s’approcha de Piotr et s’apprêtait à lui demander son aide quand il prit les devants.
   « Sacha, si je comprends bien, tu es prêt à renoncer à poursuivre Liova s’il consacre sa vie à la sécurité de Marie ?
   - Oui, mais tu as entendu Monsieur de Fronsac … Quant à le laisser repartir libre, je ne sais pas si nous pouvons vraiment nous fier à lui. Tu dis qu’il n’est plus dangereux mais …
   - Ecoute, pour l’instant Monsieur de Fronsac ne veut pas de Liova et je comprends parfaitement ses raisons. Voilà ce que je propose ; je prends Liova à mon service tout le temps nécessaire, définitivement s’il le faut. 
   -Tu as à ce point confiance en lui ?
   - Oui.
   - Alors qu’il en soit ainsi. »
   
     Soulagée, Marie embrassa discrètement la main de Piotr pendant que les gardes s’écartaient, commençant à se diriger vers les appartements privés de leur employeur. Les invités du mariage et le reste de la famille s’approchèrent à leur tour de Marie soit pour faire sa connaissance soit pour lui témoigner leur affection. Piotr, quant à lui, recevait leurs félicitations pour sa perspicacité et pour le succès dont ses recherches avaient été couronnées. Seul, Liova n’avait pas bougé, laissant les regards curieux ou inquiets glisser sur lui. Il attendit tranquillement que son nouveau maître ait été libéré pour s’avancer vers lui. Il s’inclina brièvement.
   « Je suis à vos ordres, Excellence.
   - Je crois que le mieux pour aujourd’hui c’est que tu restes dans mes appartements. Je pense qu’il faudra du temps pour que l’on s’habitue de nouveau à ta présence ici.
   - Oui, je le crois aussi. »
   Liova s’apprêtait à se retirer quand il se ravisa.
   « Excellence ?
   - Oui ?
   - Je … je suis bien conscient de tout ce que je vous dois. Je ne voudrais pas que vous pensiez que vous avez affaire à un ingrat. C’est juste que … que j’ai beaucoup de mal à … Enfin, je voulais vous remercier. Je …
   - Et bien, tu vois, ce n’était pas si difficile ! Allez, va maintenant!»

   Liova s’inclina de nouveau, plus profondément cette fois, avant de disparaître. Une petite main se glissa alors dans celle de Piotr ; Marie était revenue sur ses pas et ce fut ensemble que son sauveur et elle rejoignirent le salon où l’on attendait avec une intense curiosité le récit de leur voyage de retour.