CHAPITRE 2 : LA MAISON DE KITAY-GOROD
L'eau-de-vie brûle sur la peau écorchée par la résine, mais c’est le seul remède efficace pour dissoudre la colle de poisson sans y laisser la moitié des joues.
Dans l’étroite mansarde de l'aile des gardes où je logeais, assis devant un éclat de miroir vénitien posé sur un billot, j'ai passé la lame fine de mon rasoir sur mon menton, puis le long de mes maxillaires. Deux passages nets, sans hésitation. Le geste était automatique, hérité de mes années passées sous les ordres du colonel Gordon, quand les régiments de reîtres devaient afficher une tenue impeccable face aux officiers du tsar. À Moscou, un visage entièrement glabre passait pour une hérésie papiste ou une coquetterie de débauché étranger ; pour moi, c’était simplement le prix de la liberté de mouvement. Une fausse barbe s'attache en dix minutes ; une vraie ne se rase pas en pleine filature.
J’ai tiré mes cheveux blonds vers l'arrière, les nouant fermement sur la nuque avec un lacet de cuir gras. Exit le paysan aviné du quai aux goudrons. J’ai enfilé ma chemise de lin écru, ajusté par-dessus ma cotte de fines mailles d'acier trempé — légère comme une étoffe mais capable d’émousser une estafilade de dague —, puis passé mon caftan de drap de laine bleu sombre, fendu sur les hanches pour laisser libre passage au fourreau du sabre.
Quand j'ai poussé la porte de la cour intérieure, les premières cloches de Kitay-Gorod carillonnaient à toute volée. L'odeur familière du crottin de cheval, du bois de bouleau qu'on fend et du pain chaud montait déjà des cuisines.
Le domaine de Kouzma Nikitine était une véritable forteresse de bois et de briques roses, enclose derrière de hautes palissades de chêne armées de pointes de fer. Au centre se dressait le corps de logis principal : deux étages de madriers massifs surmontés d'un toit pointu en écailles de mélèze, reliés par de lourdes galeries couvertes.
J’ai gravi l’escalier d’honneur sans faire grincer les marches. À cette heure, les domestiques s’affairaient déjà en silence, frottant les parquets à grande eau ou portant les pichets d’eau tiède vers les appartements du maître.
Kouzma Vassilievitch Nikitine achevait sa prière devant le grand coin aux icônes de son cabinet.
Éclairé par trois veilleuses à l’huile d’olive, le Gost, large d'épaules et le buste massif, s’inclinait jusqu’au sol avec la ferveur rigide des hommes qui ont autant de péchés à racheter que de roubles en coffre. Sa longue barbe grise, peignée avec soin, retombait sur un luxueux pourpoint de brocart vert foncé bordé de renard roux. Il s'est redressé lourdement, s'est signé trois fois d'un geste ample de deux doigts réunis, puis a pivoté vers moi.
Ses petits yeux sombres, enfoncés sous des sourcils broussailleux, m'ont jaugé de la tête aux pieds.
— Tu as l'odeur de la suie et du fleuve, Timofeï Danilitch, a-t-il lâché d'une voix sourde, presque rocailleuse. Grigori m’a fait monter un mot. Les ballots sont saufs ?
— Tous les quarante, Kouzma Vassilievitch. Pas une étincelle n'a touché le hangar six.
J’ai fait trois pas et posé sur la lourde table de chêne massif le disque de cuivre noirci. Le métal a résonné d'un coup sec contre le bois ciré.
Nikitine a froncé les sourcils. Il a ramassé le jeton, approchant la pièce de la flamme d'une bougie de suif. Ses gros doigts aux bagues d’ambre ont effleuré la gravure du rapace et des deux pistolets croisés. Son visage s'est durci, les rides de son front se creusant d'un coup.
— Ce ne sont pas des coupe-jarrets ordinaires qui distribuent ce genre de gage, ai-je précisé à mi-voix. Trois hommes. Payés d'avance par un intermédiaire aux manières de la Nemetskaïa sloboda. Ils avaient assez d’huile pour transformer tout le ponton en brasier. Si le hangar brûlait cette nuit, vous manquiez l’inspection des envoyés du tsar ce midi, et le privilège des zibelines partait aux marchands de Pskov avant la fin de la semaine.
Le marchand a serré le jeton dans son poing jusqu'à blanchir ses jointures.
— Pskov n'a pas les reins assez solides pour monter une affaire pareille, a grogné le Gost. Ils ont des complices plus haut placés. Des boyards qui lorgnent sur les coffres de la chancellerie…
La porte latérale menant au terem — les appartements réservés aux femmes — s'est ouverte dans un froissement d'étoffes lourdes. Praskovia Ilinitchna, l'épouse de Nikitine, est entrée suivie d'une servante portant un plateau d'argent chargé de pain de seigle et de sel. La cinquantaine austère, le visage serré sous un voile de soie brodé dissimulant entièrement sa chevelure, elle a posé sur moi un regard froid, presque dédaigneux. Pour elle, un noble déchu sans terre, sans barbe et parlant les langues des hérétiques luthériens n'avait rien à faire sous le toit d'une maison pieuse.
— Que Dieu bénisse cette journée, Kouzma Vassilievitch, a-t-elle dit d'un ton monocorde, sans m'accorder un regard. Ton fils vient seulement de franchir la poterne.
Au même instant, des pas traînants ont résonné dans la galerie extérieure. Fiodor est apparu dans l'encadrement de la porte.
Le jeune homme avait vingt ans, les traits fins de sa mère, mais le teint cireux et les yeux rougis de ceux qui ont passé la nuit à vider des pichets de vin du Rhin et à jeter des dés d'os. Son manteau de drap rouge, taillé selon la dernière mode occidentale aperçue chez les officiers étrangers, sentait le tabac hollandais et le parfum bon marché.
— Père… a marmonné le garçon en baissant la tête devant le regard foudroyant du patriarche.
— Tu as encore traîné tes bottes chez les Allemands de la Iaouza, a tranché Nikitine, la voix glaciale. Pendant que des larrons tentent de brûler nos magasins sur le fleuve, l'héritier de mon nom s'enivre avec des soudards et des marchands de rubans.
Fiodor a jeté un regard oblique et venimeux dans ma direction, devinant sans peine qui avait vendu la mèche de la nuit agitée.
— Rien n'a brûlé, que je sache, a répliqué le fils d'une voix pâteuse et arrogante. Et les étrangers de la sloboda ont de meilleures manières que les paysans qui gardent nos portes.
Nikitine a frappé du plat de la main sur la table, faisant trembler les veilleuses.
— Assez ! Va cuver ta honte dans ta chambre. Si tu remets les pieds hors de cette enceinte avant la venue des commissaires du tsar, je te fais enfermer au monastère de Novospasski pour un mois de jeûne au pain sec.
Le jeune homme a tourné les talons sans demander son reste, disparaissant dans l'enfilade des couloirs de bois. Praskovia a esquissé un signe de croix protecteur en direction de son époux avant de se retirer à son tour, me laissant seul avec le maître des lieux.
Nikitine s'est retourné vers moi, le jeton de cuivre toujours calé au creux de sa paume.
— Trouve d'où sort cette marque, Timokha, a-t-il ordonné d'un ton sec, dépouillé de toute colère feinte. Va voir ton armurier étranger sur la Iaouza. Si quelqu'un à Moscou sait qui porte ce rapace, c'est bien l'un de ces vieux reîtres de ton espèce.
— Je prends la piste dès ce matin, ai-je répondu en inclinant légèrement la tête.
J'ai ajusté la garde de mon sabre et suis descendu vers la cour baignée par la lumière crue de l'aube. La journée ne faisait que commencer, mais l'odeur du complot s'annonçait déjà plus tenace que celle du goudron brûlé sur la Moskova.
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