LA NUIT DES ÉMISSAIRES
La fumée grasse du mélèze en feu étouffait déjà les lisières de la taïga lorsque le cheval s’arracha à l’enclos. Sous les sabots ferrés de Buran, la boue noire et la neige fondue giclaient en gerbes lourdes. Derrière eux, l’isba ancestrale des Morozov ne formait plus qu’un brasier gigantesque, crachant des millions d’escarbilles vers le ciel couleur de plomb.
L’homme tenait les rênes courtes d’une poigne d’acier. Il se nommait Ilya, un ancien canonnier du régiment des streltsy, devenu traqueur après avoir refusé de tirer sur la foule lors de l’émeute du sel à Moscou. Il avait vendu son épée au vieux boyard Morozov pour une seule tâche : veiller sur la petite Ksenia, une enfant au teint de cire dont le sang portait un secret trop lourd pour les couloirs du Kremlin.
Ksenia, dix ans à peine, était agrippée à son pourpoint de laine grossière. Sa cape de drap pourpre claquait dans le vent glacial. La joue écorchée par un éclat de bois lors de l’assaut, elle ne pleurait pas ; elle fixait, pétrifiée, le foyer de son enfance s’effondrer sous les flammes. Au pied de la bâtisse, les silhouettes encapuchonnées des assaillants s’agitaient encore, torches hautes, achevant de massacrer les quelques serviteurs fidèles.
Ilya poussait l’étalon à la limite de ses forces. Le souffle rauque de la bête se mêlait au grondement du vent d’est. Pour Ilya, l’embuscade ne faisait aucun doute : les sbires du prince Miloslavski avaient fini par retrouver la piste de l’enfant après des années de traque. Ils venaient éradiquer le dernier témoin légitime d’un testament qui aurait pu renverser la régence de la tsarine. Son devoir était simple : franchir la rivière gelée à quinze verstes au nord et disparaître dans les solitudes de Vologda.
Après deux heures d’une course effrénée à travers les fourrés d’épicéas, le vacarme du feu s'éteignit, remplacé par le silence sépulcral de la nuit russe. Ilya ralentit enfin l'allure au creux d'un ravin abrité, laissant fumer les flancs trempés de sueur de sa monture.
Il posa pied à terre, les bottes s’enfonçant dans le givre, et aida la fillette à descendre. Ses mains tremblaient sous la morsure du froid. Il sortit de sa ceinture la flasque d’eau-de-vie et un morceau de toile propre pour nettoyer la plaie sur la pommette de l'enfant.
— Tu es sauve, Ksenia, souffla-t-il, la voix brisée par l'effort. Les chiens de Moscou ont brûlé le domaine, mais ils ont manqué leur proie. Ton père est mort en héros sur le seuil pour nous donner cette avance.
La fillette leva vers lui des yeux étrangement calmes, presque trop lucides pour son âge. Elle ne regardait ni la flasque ni la forêt noire qui les encerclait.
— Ils ne venaient pas de Moscou, Ilya, murmura-t-elle sans le moindre tremblement dans la voix.
Ilya s’arrêta net, le chiffon suspendu au-dessus de sa joue.
— Que dis-tu ? Les torches, les sabres...
— C’étaient les messagers du monastère de la Trinité, continua Ksenia en tirant de sa manche une boîte de silex noircie par la suie. Ils apportaient le décret de grâce du Patriarche. Mon père allait accepter de me livrer au couvent pour sauver ses terres et sa tête. Il leur ouvrait la porte quand j’ai renversé l'huile de la lampe sur les réserves de paille de l'entrée.
Dans la pénombre, Ilya comprit l'horreur du piège : les hommes armés qu'il croyait être des assassins n'étaient que des émissaires venus les secourir, et la flamme qui venait d'anéantir toute la maisonnée n'était pas l'œuvre de l'ennemi. L'enfant venait de réduire son propre monde en cendres pour forcer son protecteur à l'emmener au bout du monde.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire