LE GIVRE ET LA SOIE
Le givre s'étendait sur le carreau en fougères acérées, grignotant peu à peu la vitre de la lourde berline montée sur patins. À l'extérieur, la steppe gelée de Novgorod n'était qu'une nappe blanche uniforme sous la bourrasque d'un crépuscule d'hiver 1682. Le grincement du bois maltraité par les ornières de neige et le claquement sec des fouets du cocher rythmaient leur avancée vers le monastère de Solovki, cette forteresse du Grand Nord d’où personne ne revenait jamais.
Collés contre la fenêtre embuée pour guetter la moindre silhouette dans le blizzard, deux visages semblaient sculptés par l’angoisse.
L’homme aux cheveux blonds en désordre et aux traits émaciés était le secrétaire Afanassi, un modeste clerc du Bureau des Affaires secrètes du Kremlin. Il avait risqué sa tête trois nuits plus tôt, s'enfuyant de la capitale alors que les mousquets des streltsy révoltés ensanglantaient encore les escaliers rouges du palais. Blottie contre son flanc, emmitouflée dans une pelisse d'hermine bien trop large pour ses épaules frêles, se tenait la petite Marfa. Âgée de sept ans, le regard doré et fiévreux, elle ne disait mot depuis le départ.
Officiellement, Marfa était l'enfant illégitime du défunt tsar Fédor III. Craignant qu'elle ne devienne un jour le jouet d'une faction rivale lors de la féroce querelle de succession entre les clans Narychkine et Miloslavski, les boyards de la régence avaient signé un ordre d'exil définitif. Afanassi, serviteur loyal et discret, avait reçu une bourse d'or et une seule consigne : convoyer la bâtarde au-delà des glaces de la mer Blanche pour qu’on l’enferme à vie derrière les murs d'un couvent sans nom, loin du trône.
Le froid finissait par traverser les tentures épaisses de l'habitacle. Afanassi souffla sur ses doigts gourds, observant le profil délicat de l'enfant qui fixait l'immensité stérile. Une culpabilité atroce lui rongeait les entrailles. Comment pouvait-on condamner une enfant si jeune, innocente de toutes les conspirations du Kremlin, aux rigueurs d'une cellule de pierre battue par le vent polaire ?
À l'approche d'un relais de poste décrépit, l'équipage ralentit dans un crissement de métal. Afanassi posa une main tremblante sur l'épaule de la fillette.
— Nous ferons halte ici pour la nuit, murmura-t-il d'une voix rauque. Mais je ne te livrerai pas aux sœurs de Solovki, Marfa. Dès que les chevaux seront à l'écurie, nous fuirons à pied vers la frontière suédoise. J'ai de quoi payer des passeurs. Tu grandiras libre.
L'enfant tourna lentement la tête vers lui. Dans la pénombre de la berline, son regard ne contenait ni gratitude ni soulagement, seulement une intensité glaciale, presque surnaturelle, qui figea le clerc sur place.
— Tu as tort de fuir la mer Blanche, Afanassi, dit-elle d'un ton d'une autorité sans âge, étrangement détaché de son corps d'enfant.
Elle écarta un pan de sa manche de fourrure. Autour de son poignet blanc n'était pas noué le chapelet d'une pénitente, mais un cordon de soie noire scellé du sceau personnel de la régente Sophie.
— Le convoi n'est pas mon exil, continua-t-elle sans cligner des yeux. Les deux régiments de streltsy qui prétendent nous escorter à distance n'attendent que notre entrée dans l'enceinte de Solovki pour en verrouiller les portes. Les chefs des vieux-croyants révoltés s'y sont tous rassemblés, convaincus que le convoi d'une orpheline royale n'attirerait pas de soupçons.
Le sang d'Afanassi se glaça bien plus que sous la morsure de l'hiver moscovite. L'enfant fragile qu'il croyait sauver de la barbarie des cours n'était pas la proie, mais l'appât parfait conçu par le pouvoir pour piéger la rébellion dans son propre sanctuaire.
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