LE TAMBOUR DU BOYARD
Sur le grand étalon bai chevauchait le prince Vassili. Vêtu d’une pelisse d’écarlate bordée de zibeline sombre, le regard dur et la nuque raide, il incarnait l'autorité impitoyable des grands boyards du règne d’Alexis Mikhaïlovitch. À son flanc gauche, sur un cheval pommelé, trottait Yakov. Ancien serf de ces mêmes terres, brisé par la corvée avant d'être arraché au labour pour servir dans les nouveaux régiments de fantassins, Yakov avait appris à battre la peau de veau au son des canons de Smolensk. Devenu le tambour personnel du prince, il portait désormais le drap vert des troupes de parade, le dos droit, impassible devant ces paysans qui baissaient la tête sans oser le regarder.
Le prince arrêta sa bête au milieu de la place, devant le doyen du village prosterné dans la boue gelée.
— L’oukase du Tsar est sans appel, déclara Vassili, d’une voix qui claqua comme un coup de fouet. Un quart des réserves d'avoine et dix jeunes hommes valides pour la campagne du Dniepr avant la nuit tombée. Tout refus sera payé par le knout et le feu.
Les villageois ne bougèrent pas, le souffle court dans le froid piquant. Seul le doyen osa murmurer une supplication vers le sol, implorant grâce pour un hameau déjà dévasté par les famines précédentes. Sans un mot de compassion, Vassili posa la main sur le pommeau de son sabre, prêt à donner l’ordre d’exécution à la garnison stationnée à la lisière des bois.
— Tu as trois battements de tambour pour faire avancer les recrues, lança le boyard en se tournant vers son servant. Sonne le rassemblement, Yakov. Qu’ils sachent que leur maître n’attend pas.
Yakov détacha les baguettes d’ébène suspendues à son flanc et approcha la caisse de cuivre sanglée à sa selle. Il leva les bras. Le premier roulement résonna contre les façades de bois, sourd, rythmé, martial.
Mais au lieu d'enchaîner le rythme impérial, Yakov modifia la cadence dès la seconde frappe. Un motif étrange, saccadé, un signal d'alerte bien connu des bandes de fugitifs des marais du Don.
Le prince fronça les sourcils et tourna la bride pour le réprimander, mais il n'en eut pas le temps. Du couvert des granges et de l’intérieur obscur des maisons, des dizaines d’hommes ne sortirent pas mains nues en suppliants, mais armés de faux redressées, de piques et de mousquets pris aux cosaques. En un instant, la route fut barrée.
Vassili dégaina, livide.
— Traître ! Tu as vendu ton prince pour sauver ta fange ?
Yakov laissa pendre ses baguettes et soutint sans ciller le regard du boyard, un mince sourire découvrant ses dents gâtées.
— Je n’ai rien vendu, Excellence. C’est vous qui avez exigé que j’aille inspecter le domaine trois jours avant votre arrivée. En voyant le registre des âmes, j’ai seulement prévenu mon propre frère et mon père que le bourreau venait réclamer leur sueur.
Sur la neige souillée, le doyen se releva lentement, levant son visage ridé vers le cavalier en vert. Les villageois ne s'étaient pas agenouillés par terreur devant le prince rouge : ils attendaient simplement le signal de l'ancien moujik pour ne laisser repartir aucun témoin dans la taïga.
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