PAS D'EXTRAIT DE ROMAN CE SOIR : TROP TRISTE.
lundi 11 janvier 2016
dimanche 10 janvier 2016
LE BARINE ET LE MOUJIK DEUXIEME PARTIE EPILOGUE
Ils retournaient vers l'entrée principale quand, en tournant au coin du château, ils tombèrent sur un espion : Igor. Nikolaï attrapa le jeune garçon par les épaules et lui ébouriffant les cheveux, annonça :
- Ça y est, je me souviens de toi, Igor !
Malgré ses seize printemps, le jeune homme fondit littéralement en larmes.
Ce soir là, il y eu une véritable fête au château et tous ses occupants irradiaient littéralement de bonheur.
A partir de ce jour là, pour le plus grand plaisir de Tatiana, Nikolaï reprit les choses en main. Il commença par lui demander de se reposer le plus possible et décida qu'il était hors de question de repartir avant la naissance de l'enfant. Il expliqua à Tatiana qu'étant donné leur manque d'intérêt pour Moscou, une année entière passée à Orenbourg pour commencer à élever leur enfant dans le calme serait une bonne idée.
Tatiana faillit en pleurer de joie, tant l'idée d'être près de sa mère et de Natacha pour mettre au monde son premier enfant la réconfortait. Après toute l'agitation de ces derniers mois, le calme loin de Moscou était tout ce qu'elle pouvait désirer.
Mais elle n'était pas au bout de ses émotions; quelques jours plus tard elle put mesurer toute la profondeur de l'amour que son mari lui portait. La chose se passa pourtant pendant l'un de ces déjeuners qu'elle détestait; Nikolaï et elle avaient été invités chez son père et celui-ci fidèle à ses habitudes avait forcé sur la vodka.
Quand cela arrivait, et cela avait souvent été le cas pendant l'enfance de Tatiana, il devenait vulgaire et avait besoin de faire sentir qu'il était le maître et prenait un malin plaisir à humilier les gens qui l'entouraient; sa femme, ses filles et ses serviteurs. Depuis que ses soeurs étaient mariées, Tatiana avait pu observer que leurs maris, loin de prendre leur défense, en rajoutaient dans l'humiliation.
Souvent c'était Alexeï qui avait pris leur défense, surtout celle de Tatiana qui avait régulièrement droit au fouet à la fin de ce genre de conversations pendant lesquelles elle refusait de se taire.
Ce jour là, évidemment, il ne pouvait être question pour son père de lever la main sur elle, mais elle se sentait offensée par les propos que lui et ses gendres tenaient depuis un moment. Seuls, Nikolaï et Alexeï se taisaient, beaucoup plus sobres que le Comte et visiblement mal à l'aise, ils attendaient la fin du déjeuner pour pouvoir aller prendre l'air.
Tatiana, lasse d'entendre parler de la nécessite de la "fermeté " dans l'éducation de ces charmants êtres inférieurs que sont les femmes, allait prendre prétexte de son état pour se retirer quand l'un de ses beaux-frères interpella Nikolaï :
- Votre Altesse, vous ne dîtes mot, voudriez-vous nous faire croire que Tatiana Dimitriovna est un ange ?
Nikolaï se tourna vers l'homme et lui répondit :
- Elle est, en tous cas, ce qui s'en approche le plus sur cette terre. Sans son courage insensé et sa dignité qui ont impressionné mon cousin lui-même, je ne serais rien qu'un pauvre amnésique, risée de la Cour toute entière. Je veux qu'elle sache combien j'ai eu besoin d'elle et à quel point elle a su se comporter en digne princesse Pavelski. J'avoue humblement avoir moi-même porté la main sur elle par deux fois, fort de cette autorité que nous donne la loi, mais je vous le dis tout net, Messieurs, je préfèrerais subir moi-même un châtiment aussi humiliant plutôt que de l'imposer à l'ange qui a veillé sur moi pendant toutes ces semaines.
Gênés, les trois hommes changèrent bien vite de conversation mais la chose avait été entendue de tous et de toutes et cela seul importait à Nikolaï. Alexeï souriait, la mère et les soeurs de Tatiana lui jetaient des regards d'envie et la jeune femme, elle, luttait contre l'émotion qui l’envahissait.
Dès qu'elle le put, elle se réfugia dans les bras de son mari et laissa couler ses larmes.
La décision de Nikolaï de demeurer ici pendant un an, puis de retourner un an à Moscou avant de revivre un an à Orenbourg et ainsi de suite, eut plusieurs conséquences.
D'abord, Vania se sentait maintenant libéré de ses obligations d'intendant, et commença à envisager sérieusement d'aller s'installer dans sa propriété. Il y fit plusieurs séjours, seul ou avec Nikolaï, se rassura en visitant la nouvelle écurie qui ne ressemblait en rien à l'ancienne et ne réveilla rien dans son esprit. Pour finir, il y emménagea, juste avant l'automne avec Sacha, Piotr et bien sur Natacha qui était maintenant enceinte de leur deuxième enfant.
Nikolaï et lui eurent donc le grand plaisir de pouvoir jouer aux voisins et pas une semaine ne passait sans que les deux familles ne soient de nouveau réunies : chasses, souvent avec Alexeï, dîners, promenades ou simples visites impromptues étaient monnaie courante. La distance d'une demi-journée à cheval étant assez respectable obligeait les uns à découcher et les autres à inviter, prolongeant ainsi le plaisir de la fête.
Ensuite, Nikolaï avait du changer ses plans concernant Igor, il devait maintenant s'occuper lui-même de finir son éducation. C'était donc maintenant son maître et non plus Vania que le jeune garçon retrouvait tous les matins. Igor avait craint le changement car il adorait Vania et son départ, même seulement à une demi-journée de cheval, était un déchirement. Mais Nikolaï était son maître et il avait de toute évidence déjà décidé de son avenir.
Piotr se retrouva donc seul avec celui qui était, depuis quelque temps déjà, officiellement son père, pour ses leçons matinales. Il avait compris que son intérêt passait vraiment par là et progressait lentement mais surement. Il regrettait surtout l'absence d'Igor, le soir dans leur chambre commune et leurs conversations, parfois jusqu'aux premières lueurs de l'aube, lui manquaient terriblement.
Igor aussi les regrettait mais il avait moins de temps que Piotr pour y penser car son maître lui laissait peu de répit. Pourtant, outre les visites à Vania, les cours qu'il donnait à Igor et les inspections du domaine qu'ils faisaient tous les deux, Nikolaï était lui-aussi très occupé; son fils était né comme prévu pendant l'été et il passait beaucoup de temps avec lui mais c'était surtout une petite fille qui monopolisait son attention.
En effet, Tatiana ne régnait plus en maîtresse incontestée sur le coeur du prince, une enfant aux yeux verts l'avait conquis. Le terrible Nikolaï avait capitulé devant ses larmes et renonçant à l'envoyer vivre avec Vania avait gardé l'enfant près de lui. Il avait donc décidé de commencer son éducation sans perdre de temps, en attendant de lui trouver un précepteur lors de leur retour à Moscou. Ce fut ainsi qu'Igor retrouva de la compagnie pendant ses cours du matin.
La petite fille était un véritable rayon de soleil à Orenbourg tant sa douceur, sa volonté de plaire à son cousin et sa bonne volonté désarmante réjouissaient même le coeur le plus endurci. Elle avait longtemps pensé, malgré toutes les explications de Tatiana, qu'elle était responsable des malheurs de Nikolaï et s'était vraiment sentie soulagée de le voir redevenir lui-même. Depuis, elle redoublait d'efforts pour le convaincre de la garder près de lui.
Le matin, elle étudiait auprès de Nikolaï et l'après-midi soit elle tenait compagnie à Tatiana si Nikolaï était occupé soit elle pouvait profiter de son temps libre si Nikolaï et Tatiana souhaitaient rester seuls.
Un jour d'automne, Nikolaï convoqua Igor dans son bureau en fin de journée et lui remit un document. Le garçon, jetant un coup d'oeil rapide au papier, le rendit à son maître en disant :
- Oui, Maître, je sais qu'il y a trois ans, je me suis mal comporté en fabriquant ceci. Mais, je pensais que vous m'aviez pardonné. Pourquoi ...
Nikolaï se mit à rire doucement et, faisant pivoter le document sur la table, le remit sous les yeux de son jeune valet. Igor s’intéressa de nouveau au document, le relisant soigneusement, regardant la signature ... Et soudain ... il comprit ! Sa vue se brouilla, son coeur se mit à battre à tout rompre, il se leva en se tenant à la table et vint tomber à genoux devant l'homme qui, renonçant à sa possession, venait de faire de lui un homme libre.
Nikolaï qui n'avait pas prononcé un mot jusqu'à présent, s'expliqua:
- Je t'avais dit que j'aurais besoin de toi. L'occasion s'est présentée plus tôt que prévu. Vania est parti et j'ai besoin d'un nouvel intendant. C'est un travail qui t'attend depuis longtemps.
Comme le jeune homme voulait protester, Nikolaï poursuivit :
- Tu es jeune, je sais, mais j'ai encore plusieurs mois pour finir de te former et tu as été à la meilleure école qui existe, celle de Vania.
Cette année là qui avait si mal commencé avec le duel et la terrible amnésie de Nikolaï, s'acheva donc ainsi avec la fin de la métamorphose d'Igor après avoir vu l'apparition sur terre du jeune Ilia Nikolaïevitch Pavelski, premier né et héritier de Son Altesse Nikolaï et de la princesse Tatiana.
FIN
LE BARINE ET LE MOUJIK DEUXIEME PARTIE CHAPITRE 34: LE POULAILLER
La veille, Vania avait décidé d'aller passer une nuit dans sa propriété voisine. Il repoussait sans cesse ce moment qu'il savait décisif pour lui. Il voulait aller vivre là-bas avec sa famille car cela lui semblait la seule façon logique d'aller de l'avant : à son retour, dans un an, Nikolaï nommerait Igor comme intendant et lui pourrait vivre en tant que Comte Simonov. Mais, en même temps, il craignait que le souvenir de son supplice ne lui permette pas de rester sur place plus de quelques heures.
Il était en proie au doute car Nikolaï n'avait pas répondu à ses deux derniers courriers et il se sentait bien seul face à cette décision. Ce fut donc plein d'appréhension que le maître du domaine se présenta à ses nouveaux serviteurs. A son plus vif soulagement, le château n'évoqua rien pour lui; il remercia intérieurement le Comte Illiouchine pour le bandeau qu'on lui avait imposé en permanence. Conformément à ses ordres, l'écurie avait été rasée et reconstruite bien cachée derrière le château.
Il s'avançait, voyant ployer devant lui les domestiques, quand il découvrit la petite silhouette qu'il cherchait sans même s'en rendre compte. Lui saisissant la main au moment où elle s'inclinait devant lui, il la fit sortir du rang :
- Bonjour, Katia.
Toute la journée précédente, les domestiques, prévenus de la visite du nouveau maître par l'intendant du Tsar avaient briqué le château mais surtout ... parlé. Encore et encore, des suppositions ...
- Il doit être très bon car il a visiblement demandé à l'intendant de ne pas nous frapper.
- Complètement fou, plutôt ! Tu comprends, toi, cette histoire d'écurie ?
- Il doit habiter très loin, il ne vient jamais !
Mais rien, non, rien, n'aurait pu préparer Katia au choc qu'elle reçut quand, éberluée d'entendre le nouveau maître l'appeler par son nom, elle leva la tête.
- Vous ? C'est bien ... vous ?
Puis un sourire illumina tout son visage :
- Vous êtes vivant ! Vivant ! Mais ... comment ?
La réponse fut on ne peut plus surprenante pour les autres serviteurs; le maître ordonna :
- Ferme les yeux !
Et il déposa deux baisers sur les paupières de la jeune fille puis poursuivit la découverte de sa propriété en riant, laissant ses serviteurs médusés.
Il était attablé pour son premier petit-déjeuner en tant que Comte Simonov, servi par une Katia remise de ses émotions quand un valet lui annonça une visite. Vania se dit que les nouvelles allaient vite mais qu'une visite de bon voisinage était tout de même prématurée. Il demanda cependant à ce que l'arrivant soit introduit rapidement.
En voyant arriver Igor tout essoufflé, il se leva, pris de peur mais le garçon le rassura immédiatement.
- Non, tout va bien à Orenbourg. Mais, Monsieur, il est arrivé un grand malheur à Son Altesse, il vient d'arriver au château et ...
- Un malheur et il est au château ? Je ne comprends rien. Assieds toi, mange et raconte moi calmement.
Et Vania comprit alors pourquoi il n'avait pas reçu de nouvelles du prince depuis plus de deux mois. Pendant l'été précédent, Nikolaï lui avait parlé de Milena et de son intention de l'amener vivre ici en lui en confiant la garde. Et lui aussi avait craint un scandale mais jamais il n'aurait imaginé que cela irait jusqu'au duel et à une tentative d'assassinat. Cela le confortait dans son idée qu'il avait bien fait de fuir la Cour quand il le pouvait et que vivre caché était la meilleure façon de vivre heureux.
Il termina rapidement de déjeuner et convoqua l'intendant pour lui dire qu'il était satisfait du bilan qu'il lui avait présenté la veille et qu'il le maintenait dans ses fonctions pendant une nouvelle année. Il précisa que pour ce qui était de venir vivre ici, il n'avait encore rien décidé et que des évènements récents, indépendants de sa volonté allaient peut-être influer sur le cours de sa vie.
Puis Igor et lui repartirent à bride abattue vers Orenbourg. Quand Nikolaï revint de sa promenade avec Tatiana en carrosse, il se trouva donc cette fois-ci face à Vania lui-même. Immédiatement des images affluèrent :
Des promenades, une partie de dames, des discussions, un jugement, un fouet courant sur un dos barré de cicatrices, une remarque pleine de bon sens, une tragique partie de cartes, des rires, des larmes, un pendu, une accolade ...
Le prince vacilla, porta la main à sa tête et ferma les yeux, pris de vertige. Tatiana et Vania se précipitèrent pour le soutenir.
- Trop, trop d'images ! Je ne peux pas ! Vania, je n'y arrive pas. Ma tête !
Vania sut ce qu'il devait faire.
- Nikolaï, fais moi confiance. Garde les yeux fermés, donne moi la main et suis moi.
- Quoi ?
- Garde les yeux fermés ! Fais moi confiance ! Viens !
Et l'étrange équipage avança sur une dizaine de mètres puis Vania demanda :
- Kolia, reste là. Ne bouge pas. Garde les yeux fermés.
Derrière eux, Tatiana, étonnée, amusée et pleine d'espoir attendait. Nikolaï entendit des bruits étranges, comme si quelqu'un essayait d'attraper une poule. Une vague lueur se fit jour dans son esprit, il sentit qu'il approchait de la vérité, qu'elle était à sa portée, là tout près ... Mais Vania reprenait:
- Ecoute, fais travailler ton imagination : nous sommes en hiver, il neige, tu as ton gros manteau de fourrure. Tu as entendu des bruits de voix, tu t'es approché du poulailler, tu as trouvé trois de tes serviteurs face à un homme. Tu leur as demandé de reculer et c'est toi maintenant qui es face à lui. Tu y es ? Allez, ouvre les yeux!
Devant les yeux de Nikolaï, se tenait Vania, une poule dans une main, un couteau dans l'autre. Puis, lentement, sans quitter Nikolaï du regard, Vania lâcha le couteau et s'agenouillant aux pieds de Nikolaï libéra la poule qui s'échappa en caquetant. Enfin, il articula lentement:
- Barine, je remets ma vie entre vos mains.
Un voile se déchira devant les yeux de Nikolaï et toute la lumière envahit d'un coup son esprit . Son moujik ! Son intendant ! Son ami ! L'irremplaçable ! Le seul !
- Vania !
Nikolaï s'élança, Vania se releva et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Tatiana pleurait de joie et dès que Nikolaï libéra Vania ce fut elle qui se précipita dans les bras du Comte Simonov.
LE BARINE ET LE MOUJIK DEUXIEME PARTIE CHAPITRE 33 : DES LUMIERES DANS LA NUIT
Nikolaï ferma les yeux et se laissa bercer par les cahots du chemin, c'était la première fois qu'il pouvait enfin cesser de se torturer depuis des semaines. Ici, dans ce carrosse, ne se trouvaient que des personnes qu'il avait déjà vues au cours des semaines qui venaient de s'écouler. Les paysages traversés n'étaient pas censés, eux non plus, éveiller de sensations particulières. On ne s'attendait donc pas à ce qu'il se souvienne de quoi que ce soit de spécial.
Il avait tant essayé, pour lui d'abord, pour sa femme ensuite, pour la petite fille si semblable à lui, pour l'enfant à naître; mais aucune étincelle jamais n'était venue éclairer ses ténèbres. Il n'avait plus qu'à attendre cet Orenbourg dont sa femme lui parlait depuis quelques jours et dont elle espérait tant. Il n'en savait que ce qu'elle lui en avait dit et ne comprenait pas comment une petite propriété, perdue dans la campagne, avec à peine une dizaine de serviteurs, pouvait lui rappeler plus de choses que son palais moscovite, son propre père ou sa femme.
Sa femme ! Il avait eu tant de mal à croire qu'il ait pu oublier une aussi belle créature qu'il n'avait pas osé la toucher pendant des jours. C'était Tatiana elle-même qui avait insisté, mais quand elle avait compris qu'il ne se souvenait toujours pas d'elle et que la dernière lueur d'espoir s'était éteinte dans son regard, il avait pleuré comme un enfant. Et c'était elle encore, surmontant son propre chagrin, qui l'avait consolé et rassuré.
Il l'avait observée attentivement ces dernières semaines, cherchant à reconnaître un geste ou une intonation toujours en vain mais il avait découvert une femme merveilleuse. Elle menait la maisonnée de main de maître, recevait les visites avec une dignité incomparable, ne ménageait pas sa peine pour essayer de trouver de nouvelles opportunités pour faire ressurgir des souvenirs.
Elle se montrait cultivée, intelligente, drôle, forte et sensible à la fois et il comprenait sans peine ce qui l'avait poussé à l'épouser. Il avait l'impression qu'elle était la princesse Pavelski depuis des années et avait été surpris par son jeune âge et par le fait qu'ils ne soient mariés que depuis quelques mois.
Il se trompait souvent sur les gens qui l'entouraient; ainsi il avait d'abord pensé que Milena était sa fille et que le géant qui lui avait sauvé la vie était à son service depuis des années.
Il n'avait même pas reconnu le Tsar, venu lui annoncer que Tatiana avait raison; la fille avait parlé, les menant par la description qu'elle en avait fait aux hommes de main qui, sous la torture, avaient désigné le prince Oblonski. Celui-ci avait été arrêté, jugé et exécuté et sa femme condamnée à l'exil. Leurs biens confisqués revenaient pour moitié à Nikolaï et pour moitié à Milena.
Sa Majesté n'avait pas tari d'éloges sur Tatiana, louant son courage et sa dignité et assurant Nikolaï qu'il était entre de bonnes mains, ce dont il était absolument convaincu.
La mémoire de son coeur semblait morte, seul son corps se souvenait; il savait monter à cheval, manier l'épée, aimait les pommes de terre mais détestait les potirons, reconnaissait des odeurs ... mais rien ne le reliait aux êtres humains eux-mêmes.
Le voyage fut donc pour lui, une sorte de trêve dans sa quête et ces maux de tête l'ayant également abandonné, ce fut un homme presque reposé qui arriva, malgré la fatigue de la route à Orenbourg.
La vision de l'allée avec le château au bout sembla, un bref instant, éveiller quelque chose dans son esprit, mais l'étincelle s'éteignit si vite qu'il crut avoir rêvé. Le carrosse s'arrêta et un cocher vint leur ouvrir, il s'inclinait devant eux quand Nikolaï, sans comprendre son geste, lui tendit la main.
Un chemin enneigé et un homme à terre, une main , sa main qui relevait le bandit.
- Un bandit ! Tu ... tu m'as attaqué sur une route de campagne ?
Un immense sourire se peignit sur le visage de l'homme.
- Oui, Maître, oui !
Nikolaï secoua la tête, il ne souvenait de rien d'autre et ne voyait pas ce qu'il y avait de si sensé à engager un criminel comme cocher mais Tatiana avait dit que Pavel était très important pour lui, alors ...
Il s'avança vers le château, sur le perron une femme et un enfant d'une dizaine d'années s'inclinaient. Il regarda celui qu'il savait être Piotr - Tatiana, là encore avait expliqué - et une autre image apparut :
Un banc au bord d'une rivière et un enfant effrayé qui approchait lentement, si lentement ...
- Piotr, la rivière, je me souviens de la rivière.
Pour toute réponse, l'enfant enfouit son visage baigné de larmes contre sa poitrine. Gardant l'enfant contre lui, Nikolaï se tourna vers Natacha. L'éclat des yeux noisettes le projeta dans le lit d'une auberge où il n'avait dormi qu'à moitié, torturé par instants de désir pour cette femme allongée à ses côtés pour laquelle il avait payé mais qu'il n'osait pas toucher.
Il savait qu'elle était la femme de Vania et que le bébé dans ses bras était leur fils Sacha, mais ...
- Natacha, l'auberge !
Natacha avait compris, elle répondit très vite :
- Oui, Votre Altesse, la nuit où vous m'avez rachetée ... pour l'amour de Vania.
Il hocha la tête; décidément il était un homme étrange, surtout quand il se trouvait des serviteurs.
Il pénétra dans le château où les domestiques étaient tous en ligne, Nikolaï les examina l'un après l'autre et en arrivant à Boris , il se vit fouet en main en train de frapper encore et encore sur l'homme à genoux. Lui relevant le visage, il demanda :
- Le jour où je t'ai battu, il y avait quelqu'un d'autre ?
Boris sourit .
- Sergueï, l'ancien cocher.
Nikolaï hocha la tête, surpris de l'amour qu'il venait de lire dans les yeux d'un homme qu'il avait ainsi malmené. Il était décidément un drôle de barine ! Cette image de violence l'avait mis mal à l'aise, mais ce fut la seule car en soulevant les autres visages il ne vit que des scènes de la vie quotidienne. Seul le jeune garçon au bout du rang n'évoqua rien pour lui.
Il comprit d'après la description que Tatiana avait fait d'Igor que celui-ci étant arrivé plus tard à Orenbourg, ne faisait pas partie des souvenirs qui venaient de ressurgir.
Le jeune homme le regardait, si triste de ne rien éveiller dans l'esprit de son maître, que celui-ci lui caressa la joue en disant :
- J'ai oublié ma propre femme et mon père ... Igor.
Puis se tournant vers Natacha, il demanda :
- Mais où est donc votre ... ton mari ?
- Votre Altesse, votre messager nous annonçant votre malheur et votre arrivée n'est parvenu au château que ce matin et Vania était déjà parti. Il a décidé d'aller dans sa propriété à à peine une journée de cheval d'ici. Pour l'heure il est trop tard, mais demain dès l'aube Igor ira le chercher.
Nikolaï acquiesça et après un rapide dîner, sa femme et lui, épuisés, l'une par son état et par la fatigue du voyage et l'autre par ses émotions, se couchèrent très tôt.
Le lendemain,Tatiana n'écoutant que son courage et sans tenir compte des mises en garde de Natacha, conduisit Nikolaï en carrosse jusqu'au lac qui se trouvait sur les terres de son père. Elle savait qu'elle aurait du se reposer après un tel voyage et qu'elle mettait en danger la vie de son enfant, mais elle ne parvenait plus à supporter que Nikolaï ne se souvienne pas d'elle alors que visiblement la mémoire commençait à lui revenir.
Arrivés au lac, elle le fit descendre du carrosse, le prit par la main et le fit asseoir sur une souche qui se trouvait là. Puis elle attendit. Nikolaï ferma les yeux et soudain il sut. Sa femme était couchée en travers de ses genoux, jupes relevées et il ... il était en train de lui donner une fessée.
Abasourdi, il rouvrit les yeux et murmura :
- Tatiana, comment ai-je pu ? Oser vous frapper ! Vous êtes si ... si parfaite comme épouse. Je ... que ...
Mais Tatiana exultait :
- Enfin! Enfin, mon amour ! Vous vous souvenez de moi ! Ne vous inquiétez pas, je l'avais bien cherché. Vraiment ! Et si j'ai changé, c'est grâce à vous. A votre amour.
Elle s'installa sur ses genoux et l'embrassa fougueusement.
- Il y a un autre souvenir ici, mais nous n'avons pas le temps car Vania doit être arrivé maintenant et puis Pavel nous observe ... ce ne serait pas ... convenable.
Elle sut au baiser qui s'intensifia que Nikolaï venait de récupérer ce souvenir là également.
LE BARINE ET LE MOUJIK DEUXIEME PARTIE CHAPITRE 32 : QUI ÊTES-VOUS ?
Tatiana crut que son mari délirait encore sous l'emprise de la fièvre, mais heureuse de le voir vivant, elle appela. Vassili, Dimitri, Milena et deux servantes qui attendaient derrière la porte se précipitèrent.
Mais Nikolaï répétait en regardant fixement Tatiana:
- Qui êtes-vous ?
Milena s'agenouilla près du lit, mais le prince ne la reconnut pas non plus.
- Qui est-ce ? Où suis-je ?
Tatiana défaillit, et sans un cri, s'effondra dans les bras de Dimitri qui la porta dans sa chambre, suivi de Milena, pendant que Vassili s'agenouillait à son tour près du lit :
- Maître, vous êtes Son Altesse Nikolaï Wladimirovitch Pavelski. C'est votre femme Tatiana Dimitriovna qui vous a veillé toute la nuit. Vous avez été agressé en sortant du palais impérial. Vous êtes le cousin du Tsar.
Nikolaï regarda Vassili, il faisait visiblement un énorme effort pour se souvenir mais il retomba très vite sur ses oreillers, épuisé.
Quelques heures plus tard, le médecin appelé en urgence, avoua son impuissance : Son Altesse récupérerait très vite des forces et ses jours n'étaient plus en danger mais sa mémoire restait un mystère.
- Ayez confiance, Madame. Rien n'empêche votre mari de recouvrer l'intégralité de ses souvenirs; demain, dans huit jours, dans deux mois...
- Ou jamais !
Tatiana venait de finir d'elle-même la phrase du médecin. Elle se tenait très droite et très digne au chevet de son mari. En véritable princesse Pavelski, elle avait d'abord réuni les domestiques, puis, après leur avoir exposé la situation, avait conclu :
- Tout doit continuer le plus normalement possible, c'est la meilleure chose à faire pour Son Altesse Nikolaï.
Elle s'était ensuite informée auprès du médecin des soins à apporter au malade, puis avait convoqué Wladimir dans le bureau pour se mettre d'accord avec lui sur l'organisation de la maison Pavelski jusqu'à ce que Nikolaï soit en état d'en reprendre les rênes.
Pendant que Vassili restait auprès de son maître, elle s'était ensuite rendue au palais impérial en compagnie de Dimitri et de Milena. Le géant blond avait été soigné la veille par le même médecin que son maître; heureusement pour lui, la balle qui avait traversé son épaule n'avait touché aucune artère et sa forte constitution lui avait permis d'être déjà sur pied. Tatiana s'était excusée auprès de lui pour l'avoir frappé la veille, sans même se rendre compte qu'il était blessé, et le géant avait failli en pleurer d'émotion. Il avait insisté pour accompagner sa maîtresse malgré la douleur toujours présente.
Le Tsar était à table entouré d'une grande partie de sa Cour quand un valet s'inclina à ses côtés en lui présentant un billet. Sa Majesté lut le mot, blêmit, sembla pendant un moment chercher sa respiration, portant sa main à la gorge, puis se leva.
D'un seul et même mouvement, tous les convives firent de même, la confusion était totale, quand le Tsar prit enfin la parole :
- Mon cousin, Son Altesse Nikolaï a lâchement été agressé hier en sortant de ce palais. Ce mot m'apprend que ses jours ne sont plus en danger mais qu'il est devenu amnésique. Sa femme est ici. Faîtes entrer Tatiana Dimitriovna, conclut-il en s'adressant à son chambellan.
Tous se tournèrent vers le fond de la salle où apparut rapidement une frêle petite silhouette, suivie d'une fillette et d'un géant. Chacun put admirer la grâce de la jeune femme qui, loin de paraître alourdie par l'enfant à naître, semblait au contraire l'arborer fièrement. Un murmure parcourut l'assistance lorsque l'on se rendit compte de qui était la petite fille qui l'accompagnait.
Sa Majesté, elle-même, en fut profondément troublée tout comme par la présence du gigantesque domestique dont l'épaule bandée disait assez clairement qu'il avait, lui aussi, eut maille à partir avec les assaillants de Son Altesse.
Tatiana, arrivée au bout de la table, s'inclina, Dimitri et Milena quelques pas derrière elle. Le Tsar s'adressa à elle :
- Madame, j'apprends à l'instant le malheur qui vous frappe. Veuillez accepter toute notre sympathie et l'assurance de notre soutien le plus total.
- Majesté, je vous en remercie de toute mon âme. Son Altesse vivra mais peut-être ne retrouvera-t-il jamais la mémoire.
Tatiana faisait un effort surhumain pour ne pas craquer, elle poursuivit :
- Si vous voulez m'aider, Votre Majesté, arrêtez ceux qui ont voulu l'assassiner et qui sans cet homme, elle désignait Dimitri, auraient sûrement réussi. Et surtout, mettez sous les verrous le prince Oblonski.
Un murmure de protestations parcourut l'assemblée mais le Tsar se taisait et Tatiana haussa le ton :
- Oui, Votre Majesté, mon mari a failli mourir parce qu'il a recueilli cette enfant.
Elle se dépêcha de finir avant que le Tsar ne l'interrompe, elle savait qu'elle risquait gros à provoquer la colère du maître de la Russie mais elle était prête à tout.
- Cette enfant que son oncle lui a confiée et dont les yeux ont fait croire à tous qu'elle était sa fille. Le prince Oblonski n'a pas supporté que Son Altesse le batte en duel et il a payé des gens pour l'assassiner.
Le Tsar intervint enfin :
- Madame, vous accusez sans preuves !
- L'enquête le démontrera, Majesté, je ne demande rien d'autre que la justice. Pour Son Altesse Nikolaï et pour cette enfant !
Plus d'un courtisan trembla devant l'audace de la jeune femme. Mais le Tsar, ému par le courage insensé de Tatiana, lui demanda d'approcher avec Milena. Il fit signe à un valet d'amener un siège et quand Tatiana fut à ses côtés, il la fit asseoir.
- Tatiana Dimitriovna, votre courage et votre dignité m’impressionnent. Vous venez de gagner mon estime et le droit de vous asseoir en ma présence.
Puis, il attira contre lui une Milena au bord de l'évanouissement et, la plaçant devant lui, face à l'assemblée, fit ainsi ressortir l'étonnante ressemblance de leur regard.
- Vous avez raison, Madame, il est temps. Y-a-t-il une personne ici qui ne remarque pas la ressemblance entre cette enfant et moi-même ?
Un silence total planait autour de la table. Le Tsar reprit :
- Je vous présente la fille de mon oncle Fedor. Ma cousine.
Une bombe venait d'éclater dans la salle.
- Je doterai ma cousine comme il convient à une personne de son rang mais en attendant, je remets son éducation entre les mains de mon cousin Nikolaï. Et, il se tourna vers Tatiana, de celles de sa merveilleuse femme. J'espère que les choses sont claires.
La dernière phrase sonna comme un avertissement.
Quelques semaines plus tard, la Cour ne parlait que du courage et de la dignité de la princesse Pavelski et chacun admirait ses efforts incessants pour faire retrouver la mémoire à son mari. Bien qu'enceinte, elle ne ménageait pas sa peine, emmenant son époux dans le moindre endroit susceptible de réveiller ses souvenirs.
Bien entendu, les amis de Nikolaï participaient également à ces tentatives, les serviteurs essayaient eux-aussi, à travers leurs histoires de réveiller la mémoire endormie du prince. Mais en vain.
Le printemps s'installait, quand Milena en entrant un jour dans la chambre de Tatiana, la trouva prostrée dans l'embrasure de la fenêtre. Elle se précipita à ses côtés, lui prenant les mains et les couvrant de baisers :
- Votre Altesse, non ! Non, il ne faut pas ! Il faut continuer à être forte !
- Milena, je n'en peux plus ! Parfois, il me semble que Son Altesse ne retrouvera jamais la mémoire ! J'ai tout tenté!
- Ici, oui, mais pas à Orenbourg ! Si quelqu'un peut lui rendre la mémoire, c'est surement ce Vania dont vous m'avez parlé !
- Vania ! Oui, mais oui, bien sur ! Milena, je t'adore !
Elle serra la petite fille contre son coeur et courut donner des ordres.
Quelques jours plus tard, le couple princier accompagné de Vassili, Yelena, Dimitri et de Milena entreprenait ce que Tatiana appelait en son for intérieur : le voyage de retour vers la mémoire perdue de Nikolaï.
LE BARINE ET LE MOUJIK DEUXIEME PARTIE CHAPITRE 31 : LE DUEL
Le lendemain, les témoins du prince Oblonski se présentèrent chez Nikolaï et furent reçus par deux des amis de celui-ci qui s'étaient proposés de l'assister dans ce duel.
Nikolaï était auprès de Tatiana qui s'était alitée en rentrant de l'affreuse réception et qui n'avait pas réussi à se lever depuis. Le médecin, appelé par Nikolaï, les avait rassurés quant au sort de l'enfant à venir mais avait recommandé le repos.
Le prince réussissait à faire avaler de temps en temps à Tatiana une poudre qui la calmait et lui permettait de supporter l'angoisse du duel à venir. Afin de lui épargner de souffrir en repensant à la scène de la veille, il décida d'éloigner Milena dès son réveil. Pénétrant dans le boudoir de sa femme, il s'agenouilla près du petit lit qui y avait été dressé pour elle :
- Milena chérie, je voudrais que tu viennes avec moi.
L'enfant était déjà éveillée depuis quelques instants, mais entendant beaucoup d'allées et venues dans la chambre de sa maîtresse, elle n'avait pas osé sortir. Elle vit l'inquiétude dans les yeux de Nikolaï et l'angoisse la reprit :
- Oui, Maître.
Nikolaï eut un petit sourire triste :
- Milena, je t'ai demandé de ne plus m'appeler ainsi.
Milena sortit de son lit, prit la main que lui tendait Nikolaï et en la portant à ses lèvres, se reprit :
- Oui, Votre Altesse.
Ils s'apprêtaient tous les deux à traverser la chambre de Tatiana en silence quand celle-ci se dressa sur son lit.
- Kolia, Milena. Où ... où allez-vous ?
Nikolaï ne sut quoi répondre mais Tatiana devina :
- Non, Kolia, elle n'y est pour rien. Laisse la moi, je t'en prie. Elle me tiendra compagnie. Je t'en prie.
Milena leva des yeux pleins de crainte vers Nikolaï.
- Maître ... Altesse, est-ce que j'ai fait quelque chose de mal ?
Transpercé jusqu'au coeur par ce regard si semblable au sien, Nikolaï s'agenouilla et serra l'enfant contre sa poitrine.
- Non, ma chérie, non. Bien sur que non.
Puis il sortit retrouver ses témoins, il revint quelques instants plus tard, calme et même enjoué, et passa la journée avec Tatiana et Milena. Mais le soir il donna une double dose de somnifère à Tatiana et, quand elle s'éveilla, il était bien loin, sur un pré, une épée à la main.
Il avait été convenu avec les témoins que le duel s'arrêterait au premier rang sauf avis contraire des combattants. Nikolaï et le prince Oblonski dos à dos comptèrent chacun dix pas puis se retournèrent. Nikolaï regretta de ne pas être allé à la salle d'armes l'hiver dernier; par la suite l'enlèvement de Vania, puis son propre mariage, son retour avec la présentation de Tatiana, tout cela l'avait trop occupé.
Mais il avait confiance dans ces réflexes et se battit de son mieux. Le prince Oblonski était une fine lame mais son style, par trop académique, était prévisible. Par ailleurs, Nikolaï avait eu la chance de croiser le fer avec Pavel qui était l'originalité même. Il réussit donc à induire son adversaire en erreur en faisant semblant de se découvrir pour l'obliger à se fendre et le toucher au flanc.
La blessure était assez profonde pour commencer à saigner abondamment mais pas assez pour mettre la vie du prince en danger. Les témoins crièrent :
- Premier sang, premier sang !
Oblonski se coucha dans l'herbe sous l'effet de la douleur et fit signe qu'il abandonnait. Nikolaï se donna lui aussi pour satisfait, le duel fut terminé et l'affront considéré comme lavé: telles étaient les règles de l'époque.
Nikolaï regagna son carrosse accompagné de ses témoins, de Vassili et de Dimitri. Il s'était dit que si quelque chose lui arrivait, le géant blond, lui, serait capable de le porter jusqu'à son carrosse.
Tatiana hurla littéralement de joie, effrayant la petite Milena pendant un instant : le carrosse revenait et elle avait vu Nikolaï penché à la portière. Soulagée, elle se laissa retomber sur ses oreillers. Quelques minutes plus tard, Nikolaï pénétrait en trombe dans la pièce, puis, mettant une main sur les yeux de Milena, il embrassa sa femme avec fougue.
A la demande de Tatiana, il raconta ses exploits mais la jeune femme en apprenant que le prince était toujours vivant sentit un frisson la parcourir :
- Nikolaï, je n'aime pas ça.
- Je n'y peux rien, ma chérie, c'est la règle du premier sang.
- Kolia, promets moi d'être prudent, sors toujours accompagné de Dimitri, je t'en prie !
- A une condition, Tania chérie, que tu ailles mieux.
Pour toute réponse, Tatiana sortit de son lit et poussant Nikolaï dehors, lui dit :
- Je dois m'habiller pour le déjeuner Dehors ! Monsieur !
Le lendemain, Nikolaï était convoqué par le Tsar qui avait eu vent à la fois du scandale et du duel. Sa Majesté aurait voulu convoquer les deux combattants, mais le prince Oblonski était toujours alité. Devant l’inquiétude de Tatiana, Nikolaï s'était montré rassurant :
- Tania, les duels sont autorisés et le Tsar sait qu'Oblonski a insulté Milena, il ne peut pas rester indifférent.
- Sois prudent, Kolia, reste calme.
Nikolaï promit et se retrouva quelques heures plus tard à genoux devant son auguste cousin.
- Nikolaï Wladimirovitch ! Que signifie tout ceci ?
- Majesté, les duels sont autorisés et puis il a insulté Milena!
- Que les duels soient autorisés n'empêchent pas que les gens les plus hauts placés sont ceux qui doivent donner l'exemple de la modération ! Quant à cette fille, vous saviez qu'il y aurait des racontars, vous auriez dû la cacher à la campagne, en attendant de l'envoyer à Orenbourg.
- Et lui faire à nouveau tout quitter, la terroriser pour plaire à des courtisans !
- Ce n'est qu'une servante !
- C'est votre cousine !
Le Tsar resta sans voix devant tant d'insolence, puis, il se ressaisit :
- Comment osez-vous ? Voulez-vous que je vous bannisse de nouveau ? Vous croyez-vous en position de provoquer ma colère ?
Nikolaï était tellement furieux de voir que le Tsar refusait d'assumer ce qu'avait fait leur oncle, qu'oubliant toute prudence, il poursuivit :
- Après tout, pourquoi pas, j'y serais avec ma femme, Vania et tous ceux qui se sont toujours montrés loyaux envers moi ! Loin de toute l'hypocrisie de cette Cour ! De tous ces gens qui me dégoûtent ...
Il s'interrompit car le Tsar venait de le saisir par le col de sa chemise, l'obligeant à croiser son regard. Ils s'affrontèrent un instant, éclair vert contre éclair vert, puis Nikolaï se reprit:
- Pardonnez moi ! Je suis désolé, Majesté ! Pardonnez moi!
Le Tsar resta pensif un instant, mesurant sa part de responsabilité dans l'affaire et la bonne foi de Nikolaï, puis il lâcha le col de chemise de son cousin pour s'emparer de son menton :
- Je te pardonne, Kolia, mais ne recommence jamais ! Je sais que tu as raison en grande partie mais les choses ne sont pas aussi simples que tu le crois. Je vais réfléchir à la suite mais je t'ordonne de te faire discret.
Profondément ému par l'emploi du diminutif et par le pardon du Tsar, Nikolaï lui baisa les mains avant de se relever et de se retirer.
Il était sur le chemin du retour, Dimitri sur ses talons, quand il entendit une voix de femme qui suppliait :
- Altesse, Altesse, par pitié !
La voix venait d'une petite ruelle sur sa droite, sans hésiter une seconde, il s'y précipita, suivi de Dimitri. A peine y avait-il mis les pieds qu'un coup de feu retentit; Nikolaï fut projeté contre le mur avec une grande violence et quand il reprit ses esprits, ce fut pour découvrir Dimitri gisant à terre, l'épaule couverte de sang. Il comprit immédiatement que le géant blond venait de lui sauver la vie, et se pencha sur lui pour vérifier l'état de ses blessures. Il se relevait, rassuré, quand une douleur effroyable transperça son crâne le faisant sombrer dans l'inconscience. Un autre homme tapi dans l'ombre venait de surgir derrière lui, lui fracassant le crâne d'un coup de crosse. Il s'apprêtait à lui donner le coup de grâce quand des cris retentirent venant de la rue toute proche.
Les trois hommes de main du prince Oblonski s'éloignèrent, presque certains d'avoir parfaitement rempli la mission qui leur avait été assignée : en finir avec Son Altesse Nikolaï Wladimirovitch Pavelski. Après leur départ, la jeune fille qu'ils avaient soudoyée pour attirer le prince dans le piège, s’approcha doucement des deux hommes qui gisaient toujours à terre. Des passants s'emparèrent d'elle, la police fut appelée, Dimitri se réveilla et ne voulut laisser à personne le soin de transporter son maître au palais.
En arrivant, il fit transporter Nikolaï dans sa chambre et pendant que le médecin que quelqu'un s'était occupé d'envoyer au palais arrivait et que les servantes s'affairaient autour du maître qui gisait dans son lit au milieu d'une mare de sang, Dimitri se posta devant la porte.
Tatiana, alertée par le remue-ménage, n'avait pas tardé à sortir de sa propre chambre où, sur les conseils de son médecin, elle se reposait tous les après-midis. Elle se précipita vers Dimitri et essaya d'entrer dans la chambre de Nikolaï, mais c'était comme si un mur l'en empêchait :
- Ecarte toi, tu m'entends, laisse moi voir mon mari !
- Non, Maîtresse, le maître me tuerait si je faisais ça ! Vous le verrez quand il ira mieux, le médecin est auprès de lui.
Sans même se rendre compte que Dimitri était lui-même blessé,Tatiana, folle de rage et d'inquiétude tambourinait de ses petits poings sur la poitrine du géant qui supportait l'avalanche de coups avec patience, détournant seulement les plus agressifs. Hors d'elle, Tatiana hurlait :
- Je te ferai donner le fouet, je te jetterai dehors !
- Je le mérite, Maîtresse, mais je ne veux pas que vous voyiez mon maître pour l'instant !
Puis, il ajouta avec douceur :
- Pour vous et pour le bébé, Barinia, soyez raisonnable ! Je vous en prie ! Je vous promets de venir vous appeler dès que le médecin m'y autorisera.
Vaincue, Tatiana regagna sa chambre. Peu de temps après, le médecin l'y rejoignit, il l'incita d'abord à boire un médicament qu'il venait de préparer pour elle. Mais c'était compter sans le caractère de feu de la princesse, elle balaya le verre du revers de la main et hurla :
- Je veux la vérité ! Je ne suis plus une enfant ! Je suis la princesse Pavelski et j'ai le droit de savoir ce qui est arrivé à mon mari, je déciderai ensuite de ce qui est bon pour moi ! Est-ce que c'est bien clair ?
Impressionné, le médecin capitula et expliqua à Tatiana qu'il avait réussi à stopper l'hémorragie mais que Son Altesse ayant été touchée à la tête ne pouvait être déclarée hors de danger. Il fallait attendre que le prince reprenne connaissance ou ne sombre à jamais, l'issue était encore incertaine. Il conclut en disant que si Son Altesse passait la nuit tous les espoirs lui seraient permis. Il conseilla, sans se faire d'illusions, à Tatiana de dormir et lui dit qu'elle pouvait se rendre auprès de son mari.
Sans attendre la fin de la phrase, Tatiana se rua dans la chambre de Nikolaï. Le géant blond lui céda immédiatement le passage cette fois-ci et la jeune femme découvrit son mari, pâle comme un linge et la tête entourée de bandages qui reposait sur un lit dont les draps venaient juste d'être changés.
Tout ce que les serviteurs, soucieux de ménager leur maîtresse, avaient pu faire, avait été fait. Tatiana s'installa dans le fauteuil et veilla son grand amour toute la nuit sans cesser une seconde de prier. Au matin, vaincue par la fatigue, elle somnolait quand une voix la fit sursauter :
- Mais ... qui êtes-vous ? Où suis-je ?
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